J’adore…faire de l’alpinisme pédagogique.

Au départ, vous, plein d’une bienveillante autorité, vous pensez que vous avez envoyé vos élèves faire une petite balade pédagogique sur un tranquille petit chemin de campagne en leur donnant un devoir maison à vous rendre.

Une petite chose assez facile, une activité simple, à l’écrit, qui consiste à parler d’une pièce de la maison, en écrivant ces phrases à partir d’une phrase modèle avec un pronom relatif, de façon créative («Woooh, avec des couleurs et des p’tits cœurs et tout, Monsieur ?» comme disent les grands garçons de 3e).

Vous préparez, en bon pédagogue, une belle consigne, bien simple, que tout le monde comprendra, vous faites noter dans le cahier de texte, vous donnez un temps pour le faire, vous expliquez quels sont les critères d’évaluation en faisant participer les élèves à l’anticipation de ce qui va être évalué. Bref, une sympathique petite promenade sur un joli chemin de campagne, ce devoir. Ca va être sympa de le noter, toutes ces bonnes notes à venir…

Mais en fait, pas du tout.

Un mois plus tard, 4 semaines après le dernier délai, vous avez un nombre très important d’élèves qui n’ont pas rendu le travail. Vous vous fâchez, vous disputez, vous menacez, vous jouez sur la corde sensible de l’affection qu’ils ont envers vous en disant que cela vous blesse (c’est vilain, je sais), vous faites part de votre mécontentement, bref, vous essayez plein de choses, rien n’y fait.

2 options s’offrent à vous.

Option 1: Vous vous dites que bon, ben après tout tant pis pour eux, moi j’avance, ils ne veulent pas, tant pis, là quand même, ils y mettent de la mauvaise volonté, ce n’était pas dur…

Je l’ai longtemps fait, démuni, et désemparé devant ce non-travail incompréhensible.

Mais, vous laissez un nombre considérable d’élèves « sur le bord du chemin éducatif » (le même que mon chemin de campagne vous croyez ?). Et franchement, vous en avez assez.

Et en plus là, non. Je veux mes écrits créatifs jolis, décorés, je veux les bonnes notes, je veux les afficher sur le « Wall of Fame » de la classe, et j’en ai assez d’avoir tous ces élèves qui ne font pas le travail.

Option 2 : vous vous dites que vous allez faire quelque chose. Quelque chose de positif, que vous n’allez pas être dans la réaction de mécontentement, mais dans l’accompagnement. Vous allez utiliser ce qui existe (l’aide aux devoirs le soir, mes élèves étant tous internes) et vous allez les forcer à le faire.

Option 2 prise.

Rendez-vous pris donc le jeudi soir et le lundi soir pour les 2 classes en question.

Vous expliquez.

Réaction de méfiance, ils ne veulent pas, vous passez outre, vous vous dites surtout que ce n’est pas une attaque personnelle envers vous (tout n’est pas lié à mon égo de prof surdimensionné alors ?), mais en fait une façon de se protéger. Ne pas faire pour ne pas se mettre en danger. Faire, c’est s’exposer au regard du professeur, à son évaluation, risquer la mauvaise note, le point rouge dans mon établissement. Ne pas faire pour ne pas être exposé.

Mais là, il ne rigole plus, il le veut son texte…

Et vous vous rendez compte qu’en fait la ballade sur le chemin de campagne n’en est pas une, mais c’est carrément l’escalade de l’Everest.

Vous vous dites que vous allez être dans la méthodologie. Vous allez les aider.

Et là, vous découvrez dans cette heure trente avec eux tout ce qui fait qu’ils ne font pas.

Vous dites de commencer par lire la consigne.

Vous découvrez que la consigne toute belle, bien écrite, ultra claire, qui ferait la fierté de votre inspecteur, elle a disparu, notée au mieux rapidement, partiellement dans le cahier de texte / agenda. Ou bien pas notée. (« Gniaaaaaa…. », faites-vous intérieurement en gardant votre bienveillant sourire de professeur qui accompagne).

Vous redonnez la consigne. Vous envoyez vers la phrase modèle.

Vous découvrez que la phrase modèle du cours, eux ne savent même pas qu’elle existe. («Gniaaaaa….») Certains vous disent qu’ils n’étaient pas là ce jour-là. D’autres qu’ils n’avaient pas le cahier, qu’ils ont noté sur une feuille, qu’ils l’ont perdue…Vous parlez du métier d’élève. Rattraper les cours quand on est absent. Avoir ses affaires. Les élèves vous disent que n’étant pas là, ils ne savaient pas qu’il y avait cela à faire.

Là, vous feignez la surprise. « Aaahhh? Vous n’avez pas accès au cahier de texte en ligne? C’est bizarre, je le remplis pourtant bien tous les jours… » (il est trop fort, il a réponse à tout…).

Vous reparlez du métier d’élève. Vous en redonnez les quelques traits principaux.

Pour vous, bon élève, qui n’a jamais eu besoin d’accompagnement, et de l’aide de ses parents, tout ça, c’est évident, cela va de soi. Plus cela va, plus vous découvrez que non.

Retour à la phrase modèle. On en parle, on la commente, on l’explique. Certains se lancent.

« M’sieur, comment on dit « salon » ? »

Là, vous leur parlez de leur nouvel ami, le dictionnaire. 5 minutes après, on vous dit que «M’sieur, ‘salon’ il y est pas dans le dictionnaire». (« Gniaaaa…. »)

Vous montrez à l’élève comment marche le dictionnaire, il y a 2 parties, comment on trouve le mot, non, ça c’est la prononciation, vous expliquez que sur certains mots il y a 1, 2 et que cela correspond aux différents sens. Les élèves commencent à arriver à trouver les mots dont ils ont besoin tout seuls.

Vous commencez à vous dire que le chemin de campagne est quand même bien escarpé.

Vous circulez, vous regardez, vous encouragez. Vous recevez des sourires. « Ce n’était pas si dur que ça, hein ? », dites-vous pour vous rassurer alors que vous découvrez l’ampleur de leurs besoins en accompagnement et en aide.

Au bout d’une demi-heure, des brouillons vous arrivent, vous pointez vers un -ing, vous demandez la raison de sa présence, vous pointez vers la phrase modèle dans laquelle il n’y a pas de -ing. silence, réflexion, sourire bienveillant, l’élève cherche, vous dit que donc il ne faut pas en mettre là. On reparle des valeurs du présent simple. Vous pointez aussi vers les belles phrases, les poétiques, celles qui vous plaisent.

Nous sommes désormais à la moitié de la montagne.

Vous vous rendez compte que votre expédition « Everest » est partie sans un membre qui n’y arrive pas et qui est resté au camp de base. On reprend. Il commence à grimper le chemin avec vous.

Les autres restés à mi-chemin du sommet de la montagne en vous attendant (puisque reparti au camp de base) commencent à venir prendre les crayons de couleurs, les feutres, les feuilles blanches (que vous aviez fort astucieusement pensé à apporter, pas d’excuse possible pour ne pas faire…). Car oui, aussi, vous aviez expliqué qu’il ne fallait pas commencer directement sur la feuille finale…Vous expliquez qu’il va falloir progressivement arriver à plus d’autonomie…

Le sommet est désormais proche, la cordée a bien avancé, certains ont vraiment eu du mal, et cette ascension a été dure. Mais tous ensemble, on est arrivés au sommet. Le ciel est dégagé, l’air pur, il fait beau. Forcément, l’anglais sera plus facile désormais.

Demain, il faudra redescendre, se retrouver tout en bas et se remettre à grimper d’autres sommets.

Mais vous savez quoi ? J’adore faire de l’alpinisme pédagogique. Eux aussi.

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