J’adore… la liberté


Tiens? Mais il existe toujours ce blog? Hé oui, je n’ai pas écrit depuis pas mal de temps, et j’en suis bien désolé, donc voilà, me voici à nouveau.

J’ai pris mon temps cette année… car je n’en avais pas. Beaucoup d’aventures professionnelles, un cours à la fac (mais il me faudra un autre billet), des formations, des essais en classe… et une année a passé sans billet.

Quand je me suis lancé dans la classe inversée, l’idée était autant de répondre à un besoin de mes élèves (ne plus avoir peur de parler anglais par manque de vocabulaire) que de tester de nouveaux outils en utilisant le numérique. J’ai beaucoup de plaisir à travailler ainsi, même si pour moi cela ne doit pas devenir un dogme mais rester une voie possible en fonction des besoins des élèves. Je fais aussi du magistral frontal etc.

Ce chemin de la classe inversée m’a mené vers la différenciation en classe. En réfléchissant aujourd’hui à ce billet qui devait vous parler de ce que j’avais fait cette année, je dirais que c’est ce qui est le plus marquant. J’ai appris à voir l’hétérogénéité pas comme une complication pour le professeur mais comme une source de richesse pour la classe. On parle beaucoup d’Accompagnement Personnalisé, cela suscite beaucoup de débats, alors voilà, je livre ici mes essais si cela peut servir à alimenter votre réflexion.

Comment mieux gérer les différents niveaux et différents profils des élèves? Ce que j’ai appris cette année, c’est à laisser plus de liberté aux élèves. C’est la façon dont se manifeste la différenciation dans ma classe. Autour d’un cours construit de façon à laisser plus de liberté aux élèves afin qu’ils puissent avancer à leur rythme, en tenant compte aussi de leurs profils.

Liberté de choisir le niveau que l’élève souhaite viser dans sa tâche. Beaucoup de collègues s’interrogent autour du socle commun. J’y vois un espace de liberté. Je fixe un minimum commun pour tous dans l’exercice, mais je fixe aussi des degrés « plus loin » supplémentaires, libre à chacun d’aller dans cette voie. En général, je fixe 4 niveaux. Le plus simple étant celui du socle. Aucun jugement de ma part si on choisit le plus simple, au contraire. Les élèves vont choisir d’en faire le moins possible me direz-vous? J’y ai pensé aussi. Loin de là en fait, il y a émulation entre les groupes. Quand ils s’aperçoivent qu’ils arrivent à faire le niveau le plus simple, ils essaient d’aller plus loin. Parfois, ils ratent. Mais là, je suis dans mon rôle de professeur, je viens aider, guider, permettre d’aller plus loin. Et ça marche. Dans mes deux 4e, personne ne s’est arrêté au niveau le plus simple. Tous ont été au moins au degré 3, 1/4 le plus loin possible. Mieux, tous ont envie d’aller plus loin. Ceux qui ont fini avant peuvent aller aider les autres, approfondir leur travail ou lire en anglais parmi les ouvrages disponibles en classe. Là encore, liberté, du moment qu’il y a travail.

Liberté aussi de choisir son rôle dans un groupe. Je demande en général des groupes de 4. Il y a donc 4 rôles. Merci ici à Rémi Massé, Béatrice Carron et autres qui ont partagé leurs essais qui m’ont fait réfléchir. Les 4 rôles que j’ai choisi de prendre sont les suivants :

  • le time master, en charge de gérer le temps dans le groupe, trancher quand les membres ne sont pas d’accord, vérifier que le groupe reste bien dans la consigne
  • le data analyst qui a accès aux ressources dans la classe, pose les questions
  • le writer qui centralise les notes du groupe sur leur travail mais aussi après avoir écouté les autres groupes
  • l’expert qui récolte les propositions du groupe et restitue le travail oralement à la classe.

J’ai laissé les élèves choisir leurs partenaires de travail, leur rôle. J’ai été très positivement surpris de voir des élèves timides, en difficulté choisir le rôle le plus oral par exemple. Je leur demande juste de changer de temps à autre de partenaire de travail et de rôle. Chacun a loisir selon sa personnalité de choisir le rôle qu’il / elle pense être le plus en phase avec qui il / elle est mais aussi d’essayer, de tester, de se dépasser. Quant à moi, j’ai appris à ne plus enfermer les élèves dans une image que j’avais d’eux.

Liberté de choisir la forme de son travail. Je n’impose pas le format. Lorsque les élèves ont quelque chose à me restituer (point de grammaire, compte rendu de compréhension écrite, orale etc.), je les laisse choisir le support qui leur convient le mieux, car au final ce qui m’importe c’est le contenu. Certains choisissent d’écrire, d’autres de parler, certains rendent des supports numériques, d’autres écrivent, dessinent, font des cartes mentales… Je récolte les productions, fais un retour sur le travail, une évaluation formative et je partage les travaux avec la classe après que les élèves ont corrigé. L’erreur devient donc un processus normal de l’apprentissage. J’applique cela pour les travaux notés ou les simples entraînements. Je demande simplement aux élèves là encore de changer de format et de mode d’expression (oral ou écrit). Cela s’avère être source d’une grande richesse pour la classe, les élèves apprennent beaucoup et s’enrichissent des formes et contenus différents produits par les autres groupes.

Liberté de choisir une partie des items évalués. En langue, les classes se situent souvent entre plusieurs niveaux fixés par le cadre européen des langues. Là encore, il y a un minimum à atteindre. On peut choisir d’atteindre simplement ce minimum mais de l’assurer, tout en ne visant pas le maximum des points possibles ou choisir de tenter d’aller plus loin. On peut choisir d’écrire, de parler. Bien souvent, quand laissés libres de choisir, pour peu qu’ils soient guidés, les élèves se montrent ambitieux et choisissent d’écrire ET de parler par exemple. Ils vivent aussi l’évaluation de façon totalement différente.

Alors bien sûr, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, mais de laisser une liberté raisonnable aux élèves, de les aider, de les guider, les rassurer dans leurs choix. Il y a pas mal d’ouvrages sur le sujet, ils m’ont beaucoup guidé.

Ne plus voir la classe comme un bloc homogène qui n’existe pas mais comme un groupe divers et riche de ses différences, changer le regard porté, cette liberté laissée ont désamorcé beaucoup de tensions en classe mais a aussi poussé les élèves à travailler plus, et mieux. Alors certes, tout n’est pas parfait et j’ai encore beaucoup à apprendre et essayer mais au terme de cette année d’essais, ma conclusion est que choisir de voir l’hétérogénéité comme une donnée « normale » de la classe, de prendre en considération les différents niveaux atteints et les différents profils d’élèves n’est finalement pas si compliqué à intégrer et apporte beaucoup.

J’adore… le vendredi.


Un vendredi matin. Mes internes ont une demi-heure avant pour faire le point sur la journée, se mettre en condition de travail. Des stagiaires M1 en fond de salle. Je fais entrer les élèves, on se salue, je souris (toujours quand ils rentrent), j’ai installé un kiosque presse / journaux en français et en anglais, livres, BD en anglais, quelques biscuits, ils rentrent, il y a de la musique anglaise en bruit de fond. Chacun est libre d’organiser sa demi-heure comme il le souhaite dans ce cadre-là : relire les cahiers des cours du jour, lire quelque chose, réviser, venir repasser une évaluation, me demander des conseils. 3 élèves me demandent à être interrogés à l’oral sur la leçon (si, je vous jure) parce que « on est les seuls de la classe à ne pas être passés ». Tout va bien, des erreurs, mais que de progrès… Des sourires. Des efforts. « Monsieur, moi je voudrais repasser pour m’améliorer sur l’accent comme vous m’avez dit, j’ai travaillé. » Ok, on y va. Les autres lisent tranquillement, révisent, certains papotent doucement, mais bon, chut. C’est notre demi-heure, on s’échauffe pour la journée. On est bien. Oh, il reste un biscuit un chocolat…

 

Le même vendredi, les mêmes élèves, le même professeur, l’heure de cours qui suit la demi-heure. Les élèves ont aujourd’hui une heure de travail personnel. Chacun fait son menu. J’ai inscrit les choses à faire, à finir au tableau. Certains vont sur l’ENT pour imprimer des documents mis à leur disposition, d’autres écoutent les capsules réalisées sur le preterit par des élèves de la classe, d’autre écoutent le cours enregistré à l’oral, certains finissent le compte-rendu du document étudié hier, certains finissent des choses en retard. Certains sont assis et révisent pour l’évaluation de lundi, certains viennent me rendre des devoirs sur clé USB fait sur l’ordinateur fourni par la région (qui donc leur sert). Tous jouent le jeu, demandent des conseils, travaillent. Un bruit de fond raisonnable. 2 élèves sont en retrait, mais ne perturbent pas…Beaucoup de conseils à donner, de choses à expliquer, d’erreurs à corriger, d’efforts remarqués. Beaucoup d’envie de bien faire.

 

Un vendredi matin, fin de cours. Une lycéenne vient me voir pour me parler.

– « Monsieur, voilà, je voulais vous dire merci, j’ai beaucoup progressé en anglais ce trimestre, et c’est grâce à vous. »

– « Si tu as progressé c’ets surtout grâve à toi, à ton travail. »

– « C’est vrai, d’accord, mais c’est aussi grâce à vous, donc voilà. Bon week-end Monsieur. »

Je reste tout chose, touché par tant de gentillesse (oui, je suis un gros nounours émotif).

 

Vendredi, dernière heure de cours du matin, 11h30 et 12h30. Les élèves se rangent, je dois hausser le ton pour certains, je parle à 2 élèves en aparté avec qui j’ai eu un différent la veille à qui je dis que nous repartons sur de nouvelles bases, on me grommelle ‘mwoui’ (l’ado est rancunier). Une élève en grande difficulté m’annonce qu’elle sait ‘trop bien’ son cours, toute souriante. Bon. Tout le monde rentre, du bruit, de l’agitation, j’interviens, je recadre, j’explique. J’interroge sur ce qui était à apprendre. Une moitié de classe lève la main pour être interrogée et ronchonne quand j’interroge un autre. Je finis par interroger un tiers du groupe. Que des points verts (évaluation réussie). Des sourires. On travaille, je contiens l’oral désordonné, dans tous les sens, sans lever la main, mais on produit un très beau cours. Je donne les devoirs, je dois un peu me battre, je suis interrompu par des questions. Cela m’énerve, et je me rends compte que toutes sont sur le travail à faire. C’est fouillis, c’est touffu, mais finalement n’ai-je pas à être fier de ces élèves qui veulent savoir, comprendre, bien faire ? Fin de cours. Ils partent, me disent (presque) tous « Au revoir, Monsieur », certains me souhaitent un bon week-end. Certains restent. « Monsieur, comme vous n’avez pas pu m’interroger tout à l’heure, je peux être interrogé là ? » Allez, on y va !

 

Un vendredi, Milieu d’après-midi. Je rentre chez moi en sortant vers le parking en passant le long de la cour. Une élève crie mon nom en courant vers moi « Monsieeuuuuur, Monssssieeeuuuur ». Mi-amusé, mi-inquiet, je la regarde et marche vers elle, me demandant ce qui se passe de si grave.

« Voilà, je voulais vous demander, avant que vous ne partiez chez vous, pour le devoir à vous rendre lundi est-ce que si je fais ci ou ça, ça va, on en a discuté tout à l’heure avec la prof de français vu que c’est sur la dérivation par suffixe comme en français… » (mazette !)

Je souris (parce que quand même c’est touchant…), j’explique, et je dis que ceux qui veulent peuvent m’envoyer les brouillons sur notre ENT et je regarderai, guiderai…

« Oh super, merci, bon week-end ».

Je ne sais pas pour le week-end, mais le vendredi, déjà, il est franchement sympa.

Il y a des jours comme ça qui me rappellent pourquoi j’adore mon job.

J’adore… mes secondes (ou réussir ma rentrée, partie 2).


Il y a quelques années, j’avais eu une classe de seconde. L’expérience avait été plutôt déplaisante, cela ne s’était pas bien passé, et du coup, j’étais resté dans ma zone de confort, avec les collégiens avec qui j’adore enseigner et avec qui je suis sans doute plus à l’aise.

Et puis, cette année, j’ai décidé de suivre mes collègues dans un projet de classe inversée, et de sortir de ma zone de confort (parce que je suis comme ça, et que je me dis que je ne suis pas encore assez vieux pour ne pas me lancer des défis…).

Je suis allé à mon premier cours avec eux la boule au ventre, me demandant comment cela allait se passer. Sans doute la même boule au ventre que eux avaient en se demandant qui j’étais, si j’allais prendre en compte leurs difficultés, les juger s’ils n’y arrivaient pas… Nous sommes quand même dans un système qui crée de l’angoisse là où il devrait créer du plaisir d’apprendre (et d’enseigner). Et pourquoi ne pas fonctionner autrement ?

J’ai rencontré des élèves persuadés qu’ils étaient ‘nuls’, très conscients de leurs faiblesses, ne mettant jamais en avant le positif, extrêmement inquiets devant la perspective de devoir se servir de la langue vivante. De quoi ont-ils besoin ? Qu’est-ce qui fait que ces élèves qui ont fait 4 ans d’anglais ne parlent pas ?

J’ai pensé que les principes de la classe inversée seraient parfaits, et que j’allais les adapter à leurs besoins. Ce premier cours (et tous les autres) ayant très bien fonctionnés, voilà, je partage avec vous.

Comment ça marche ? Prenons la semaine dernière comme exemple.

J’ai une heure trente de cours en début de semaine. J’ai choisi de travailler différemment dans ce créneau. J’ai divisé la classe en plusieurs groupes, chaque groupe disposait d’un accès à la capsule vidéo que j’avais créée avec du vocabulaire pour prendre la parole sur le document, d’un extrait vidéo à raconter et de 30 minutes pour se préparer, avec accès à des dictionnaires, leurs cahiers etc. Les élèves ont travaillé dans le calme, se sont répartis les efforts, ont noté le vocabulaire et préparé des phrases. Ils sont ensuite venus prendre la parole, tout le monde devant faire au moins une phrase, avec comme consigne de parler, et de ne pas lire. Les autres groupes devaient écouter, rajouter à leur prise de parole les bonnes idées entendues dans le groupe d’avant et auxquelles eux n’avaient pas pensé. Puis, nous avons construit ensemble une trace écrite de cours. Nous sommes partis des phrases faites et entendues, nous avons corrigé ensemble les erreurs, j’ai rajouté du vocabulaire, on a explicité les points de phonétique difficiles, et nous voilà arrivés à la fin du cours…Le cours n’a pas été copié mais mis en ligne dans leur ENT (dans mon académie, tous les élèves reçoivent un ordinateur portable de la région), à charge aux élèves de récupérer le document (je peux aussi leur imprimer à leur demande). Je gagne du temps de cours pour faire de l’anglais (ceux qui veulent recopier le cours dans leur cahier peuvent le faire hors de mon cours). Cette méthode me plaît, aux élèves aussi, et je vais plus vite et de façon moins laborieuse.

La tâche pour le cours suivant était d’être capable de se servir de ce cours noté pour raconter l’extrait vidéo travaillé, soit en utilisant un par coeur maîtrisé et compris pour les plus fragiles, soit en partant de cette base pour les autres. Ils ont joué le jeu, et lors du cours suivant, des élèves, dont les élèves les moins confiants, ont levé la main pour être évalués. Ce n’était pas parfait, mais en net progrès.

Question: « Monsieur, je peux retravailler certains points et repasser lundi ? »

Comment dire non ?

Plusieurs conclusions:

  • ne pas hésiter à sortir de sa zone de confort.
  • tester, expérimenter, faire autrement, partir de leurs besoins, ne pas voir les élèves comme on voudrait qu’ils soient, mais essayer de proposer des approches qui correspondent à leurs besoins.
  • expliquer ce que l’on fait, ce que l’on demande, pourquoi. Il y a des règles en classe, des attentes, des exigences, expliquer pourquoi. Pour eux. Une fois cela intégré, cela va mieux.

– ils ont tous un ordinateur portable fourni par la région. Cela coûte cher à la collectivité. Essayer de rendre cela cohérent en adoptant (même modestement) des approches qui poussent les élèves à utiliser l’outil. Ils ne demandent qu’à utiliser l’outil, à nous de les inciter à le faire…Ce n’est pas si compliqué…(et ça vaut le coup !)

J’adore…réussir ma rentrée (ou l’aide aux devoirs).


Les prochains billets vont vous parler de ma rentrée. Tout n’a pas été rose, mais c’est une des (la ?)  plus belles et plus intéressantes que j’ai vécues, j’ai beaucoup à partager.

Mon établissement est un internat. Les élèves ont donc du temps pour travailler dans l’établissement puisqu’ils ne le font pas chez eux.

Plutôt que de mettre ce temps de façon classique de 5 à 6 voire 7, le parti-pris a toujours été de l’intégrer à l’emploi du temps, qui du coup s’élargit au-delà de 5h de l’après-midi.

Cette année, notre Proviseur a décidé d’intégrer une demi-heure de « travail », permanence, étude dirigée – peu importe le nom – à l’horaire de certaines matières dont la mienne, l’anglais.

Je me retrouve donc avec mes 3h classiques, plus une demi-heure. J’ai concrètement 2 fois une heure, et une fois une heure et demie. L’engagement pris par les enseignants était d’utiliser au moins une demi-heure de ces 3h30 pour faire de « l’aide aux devoirs ». J’ai choisi pour ma part de diviser cet horaire en 2, 45 minutes de cours, 45 minutes « autres ».

Au départ, cela m’inquiétait un peu d’avoir une heure trente. Est-ce que cela n’allait pas être trop long ? Nos élèves en difficulté allaient-ils adhérer ?

J’ai choisi de faire cours sur la première partie, et d’accompagner leur apprentissage du cours (en anglais, il faut pratiquer, mais aussi apprendre). Tout le monde doit apprendre, puis chacun utilise le temps comme il le souhaite : pour pratiquer, pour finir quelque chose, recopier un cours manquant, lire en anglais, écouter des ressources, créer des ressources, créer des fiches mémos. Les élèves ont d’emblée adhéré. J’ai pu travailler avec eux sur ce que ça veut dire « d’apprendre son cours ». J’ai donné diverses méthodes pour mémoriser. Certains, les plus petits, ont beaucoup aimé aussi venir me réciter ce qui était à apprendre, ou me montrer leur cahier.

En seconde, après une première interrogation de cours, une élève m’a dit : « Mais en fait, c’est facile d’apprendre ! Ca marche votre truc ! Pendant des années, je m’y suis mal prise ! » Cet aveu m’a beaucoup touché, et en même temps énormément chagriné. N’avons-nous là pas raté l’essentiel si une élève de 2nde découvre seulement cette année-là comment apprendre ? L’arrivée dans le projet de socle commun d’une section là-dessus me fait très plaisir, je dois dire.

Mes petits 6e, mais aussi les 4e ont bien peu d’idées sur ce que veut dire apprendre un cours, et surtout comment on fait. Ils pensent aussi qu’ils sont « nuls », pas adaptés à l’école et ont une très médiocre image d’eux-mêmes. S’ils n’arrivent pas à apprendre alors que d’autres savent faire, c’est forcément que quelque chose ne va pas chez eux. Ce sont bien souvent des élèves qui pour diverses raisons ne sont pas aidés à la maison. On touche là pour moi un point essentiel. En donnant des devoirs à la maison, des exercices, on favorise certains élèves : ceux qui réussissent déjà à l’école, ceux qui peuvent être aidés par leurs parents, et on laisse de côté ceux qui n’y arrivent pas et pour qui on devrait être là. Ceux-là mêmes pour qui l’école telle que je la conçois doit être là.

Attention, je ne dis pas que les élèves ne doivent rien faire en dehors du cours. Mais à mon sens ce qui est donné en dehors du cours doit être très réfléchi et ne doit pas placer les élèves dans une situation qui amène de l’inégalité et qui les met en difficulté si personne n’est là pour les aider.

La classe inversée m’a aussi beaucoup apporté, je donne à faire hors du cours des choses simples, regarder une vidéo portant sur un point dont ils auront besoin, quelque chose à lire, puis on fait le point en classe et on utilise ces connaissances pour pratiquer la règle. Je donne à faire quelque chose qui aidera l’élève pendant le cours, qui lui permettra d’avancer. Parfois, mes 45 minutes servent aussi à cela pour ceux qui ne peuvent pas le faire hors de la classe (pas d’accès à Internet par exemple). Mais je reviendrai dans un autre billet sur la classe inversée.

Je perdrai sans doute un jour cette demi-heure en plus, mais je pense que je militerai alors pour 2 créneaux de 1h30 durant lesquels j’aiderais les élèves à faire le travail que l’on donne à faire normalement « à la maison ».

On a donc beaucoup travaillé sur comment apprendre et quoi. Qu’est-ce que ça veut dire savoir un cours ? Savoir un mot, c’est savoir ce qu’il veut dire, savoir le dire, savoir l’écrire ? Les 3 ? Ah bon, Monsieur ? Les évaluations orale ou écrites de cours sont vécues différemment depuis aussi. Ce moment commun de « travail » est devenu un vrai moment de plaisir. On fait cours, et après on apprend. Est-ce que je perds du temps? Je ne crois pas. Et puis cela pacifie énormément le déroulement du cours. Les élèves savent que je serai là, pour aider, pour expliquer à nouveau, pour clarifier, même après le cours classique. Bref, que je serai leur professeur. Pleinement.

J’adore… les évaluations ratées.


Dans ce métier, ce que j’aime, c’est construire des séquences.
J’aime trouver un thème, construire des heures de cours autour de ce thème. Parfois, je pars d’un document texte ou de vidéos qui m’ont plu. J’imagine quelle tâche finale les élèves vont devoir accomplir. En langues, les programmes nous invitent à enseigner la langue comme instrument, moyen de communiquer, donc l’évaluation est liée à l’action. Tout ce qui est appris lors de la séquence – phonologie, grammaire, lexique, éléments culturels – sert à réaliser cette tâche finale.
En novembre décembre, j’avais conçu une très belle séquence, les cours se sont très bien passés, les élèves accrochaient au thème, bref, le bonheur du professeur.
Arrive la fin de la séquence, 1h avant le départ en stage des 3e la dernière semaine avant les congés de décembre, l’évaluation ayant lieu à la rentrée de janvier.
On a bien travaillé, la séquence s’est bien déroulée, les élèves ayant joué le jeu ont acquis des connaissances et sont en mesure de réaliser la tâche finale : jouer une scène de jeu télé, un rôle de présentateur qui pose des questions sur l’histoire américaine (oh, comme je suis subtil pour faire travailler les dates et la civilisation américaine) et deux rôles de candidats. Ils doivent pouvoir jouer les 2 rôles. J’aime l’idée du jeu. C’est souvent plus simple pour les élèves paradoxalement car ils n’ont pas vraiment l’impression de se montrer eux, mais de montrer ce personnage qu’ils jouent.
Je décide d’utiliser la dernière heure pour faire travailler les élèves en classe afin qu’ils n’aient pas de travail pendant les congés. Tout se passe bien. La tâche finale leur plaît, ils travaillent, profitent de ma présence, demandent des conseils et l’heure se termine avec un travail bien avancé mais à finir.
Il me tarde de les retrouver après les congés pour cette heure d’évaluation orale.
A la reprise, je décide d’utiliser la 1ère heure pour les faire s’entraîner à l’oral, la 2e heure est prise par un intervenant extérieur et je les retrouve en fin de semaine. Ah, ça va être chouette, il me tarde de les voir jouer.
Ils arrivent, sont à fond dans le ‘jeu’, ils sont acteurs mais l’anglais est une catastrophe, les connaissances culturelles aussi, SOS accent anglais avec des ‘r’ à la française et des ‘ed’ à la fin des verbes prononcés ‘èdeu’, « he worrrkèdeu… » Il faut savoir que ça , c’est LE truc qu’il ne faut pas faire à un prof d’anglais. C’est mal, c’est tout. 🙂
Bon, je râle, je me fâche, je les dispute, je montre ma surprise et ma déception devant ce travail bâclé et je rentre chez moi passé ce premier stade de colère, dépité, abattu, déprimé. Tout ce travail pour un si piètre résultat. Pisskeu c’est ça, je me casserai moins la tête à l’avenir et j’en ferai moins. Na. Je boude.
Et puis, bien sûr cela me casse mon week-end, j’y pense et repense. Je me rends compte que ce devoir était mal paramétré de toute façon, les consignes trop larges, et pas assez précises pour mes élèves qui maîtrisent mal le code scolaire, et que j’avais bien trop tablé sur une anticipation implicite de mes attentes (accent en particulier).
Et dimanche matin. 8h. Je relis ce sujet. Franchement, pas content le prof. Je refuse de laisser ça comme ça. Cette séquence, elle était chouette, je refuse qu’ils restent sur un sentiment d’échec.
Et me voilà reparti à écrire ce sujet à nouveau. Je reprends les étapes de la scène à jouer, je définis clairement ce que ce dialogue doit être, ce que je veux y voir.
Et me revoilà en classe. J’arrive, zen, calme.
– « Bon, c’était pas brillant vendredi. Il me semble que cela a manqué de préparation, cela me déçoit, mais il me semble aussi que vous aviez besoin de plus de guidage. On reprend ça, je vous montre. J’explique.
Bon, maintenant vous repassez tous, vous choisissez votre rôle, et on évalue à nouveau vendredi. D’ici là, on a 2h. Au travail. »
Grand soulagement de leur part. Envie de mieux faire.
Souvent, avant, j’estimais normal que cette phase de travail se fasse hors des cours. Désormais, je pense que mon rôle, c’est aussi de leur apprendre ça. J’étais ‘bon’ élève, je devinais les codes scolaires, ce qu’on attendait de moi en tant qu’élève. Tant mieux pour moi, mais mes élèves ne sont pas moi, et ont besoin d’autre chose. Donc, je prends du temps pour accompagner ce travail-là.
Arrive le jour où doit avoir lieu l’évaluation.
Tous jouent le jeu, même à mon grand plaisir les élèves en très grande difficulté. Alors, bon, tout n’était pas parfait, mais globalement tout le monde a réussi le minimum. Et puis, mine de rien, pas mal de connaissances sur l’histoire américaine
Et surtout, tout le monde, malgré le stress, était heureux d’avoir été évalué.
Des élèves heureux d’être évalués.
Ca ne devrait pas toujours être comme ça ?
Et si j’y travaillais ?

J’adore tout remettre à plat (1)


Longtemps, j’ai été professeur de façon « classique ».

Rien de mal au classique, hein. Comme beaucoup, je préparais mes cours avec sérieux, en cherchant, travaillant. Je faisais cours. Les élèves, enfin, une partie, participaient et suivaient. Une partie. Plus ou moins importante. Pendant 2 ou 3 mois chaque année, je m’efforçais de faire venir à moi ceux qui ne « travaillaient pas », ne participaient pas, ne s’impliquaient pas, ne faisaient pas leurs devoirs.

Je mettais des mots dans les carnets, je prévenais les familles, je dialoguais, je me fâchais, j’essayais toute la palette possible. Et puis, au bout d’un temps plus ou moins long, avec plus ou moins de facilité et de paix d’esprit, je décidais d’avancer, et progressivement, cette partie de la classe n’en faisait plus partie. Avec plus ou moins d’agressivité à mon égard. Cela se passait globalement pas trop mal avec eux, cela me surprend encore.

Mais bon, je le vivais de moins en moins bien. Etais-je devenu enseignant pour me résoudre à faire cours à une partie de la classe seulement, celle-ci, suivant la classe, était ou non la majorité? Non, bien sûr, mais que faire? Comment?

Je faisais cours comme on m’avait appris, avec application. Je faisais des efforts pour faire des cours attractifs, en faisant participer les élèves, en essayant d’avoir de l’interaction entre les élèves… Je pensais que ça suffisait. Je voyais de plus en plus que non. Mais, je ne trouvais pas ce qui pouvait manquer.

Un jour, il m’a été glissé l’idée que nous, les professeurs, devrions aussi nous impliquer dans l’assimilation des connaissances, pas uniquement dans leur transmission, et que ‘faire cours’ c’était aussi s’assurer que les choses ‘passaient’ chez l’élève, quitte à l’aider à « assimiler’.

Quoi, quoi, quoi ?

Déjà pour moi, grand geek fan de Star Trek, l’assimilation c’était les Borg…Mais bon, ça ne pouvait pas être ça… 😉

Ouais, non mais n’importe quoi… Et puis quoi encore…?

Forcément, j’ai résisté à l’idée. Comme toute bonne idée, elle me déstabilisait trop.

Le mot « assimiler » ne me plaît toujours pas mais…il y avait là une idée qui me plaisait et à explorer.

Depuis 3 ans, pour tout un tas de diverses raison, mais en partie car je vivais de plus en plus mal de laisser cette partie de la classe en marge et aussi au contact de collègues rencontrés sur Twitter, je m’y suis mis.

J’ai progressivement « tout remis à plat ». Pour être franc, je suis plutôt en plein milieu du chantier. Stressant, déstabilisant, mais passionnant.

A demain, pour la suite !

J’adore…le dialogue.


Enfin, j’ai appris à. Moi, je suis plutôt du genre psychorigide.

Cette année, j’ai décidé d’écouter mes élèves (en tout cas, un peu plus).

Pourquoi?

Je n’en pouvais plus des cours pas appris. Je ne fais pas faire que ça, de l’apprentissage, mais bon, sans ça, on n’avance pas.

Donc, j’ai essayé de comprendre, d’expliquer pourquoi je demandais d’apprendre (ben, oui, ce n’est pas si évident que ça pour mes élève que c’est important).

Nous en avons donc parlé, j’ai aussi demandé pourquoi ils n’apprenaient pas quand ils n’apprenaient pas.

1. pas le temps.

2. trop difficile. Donc stressant.

Il fallait travailler sur s’organiser, et comment apprendre.

Nous avons réfléchi ensemble. Il y a 3 cours d’anglais par semaine. Les élèves ont proposé qu’ils ne soient interrogés qu’une fois par semaine sur ce qui est à apprendre sur les cours précédents  » parce que des fois on veut apprendre, mais on n’a pas le temps.  »

Tiens, et pourquoi pas ? Finalement, quand on les écoute, ils ont des choses constructives à proposer. Suis-je bien toujours à l’écoute ? Si j’écoutais, sans juger ? J’ai du mal, je pense, moi aussi, à sortir de mes idées préconçues sur les élèves qui ne font pas les devoirs.

Donc, on essaie l’interrogation écrite ou orale fixe. Par contre, j’explique que je serai intransigeant, et exigerai que le travail soit fait. Les élèves sont d’accord.

Globalement, ça fait un mois, ils jouent le jeu pour la plupart.

Sauf cette semaine.

Professeur pas content. Tout découragé. Tout inquiet. Mais pourquoooooiiiiii ?

Je décide de prendre une heure et de dialoguer. Sans démagogie. Avec sincérité. Sans juger.

–  » Bon, je ne suis pas content. Mais quand même, là, je veux comprendre. Et pourquoi cette semaine vous n’avez pas travaillé ?  »

Un élève, jusqu’à présent ne travaillant pas, prend la parole:  » c’était trop long.  » (je me félicite au passage de la qualité du dialogue possible et de la confiance entre eux et moi).

–  » Oui, mais il y avait plusieurs heures d’aide aux devoirs, et un week-end.  »

–  » Mais moi, le week-end, je me repose d’une semaine longue.  »

Bon, je reconnais, les semaines sont longues…Et, moi aussi, je pense que le week-end est fait pour se reposer.

Un autre élève: « Oui, mais quand même, il y a possibilité de rester le vendredi de 3 à 5 pour finir les devoirs du week-end, ils l’ont fait exprès, après c’est ton choix de ne pas rester…  »

Les élèves finissent à 3h mais ceux qui veulent peuvent rester pour faire les devoirs avec nous (et globalement, nous donnons peu de travail pendant le week-end). Les élèves peuvent repasser tout ce qui a été ‘raté’ et retravailler avec nous pendant l’aide aux devoirs.

Je lui explique que si elle part à 3h, ça implique qu’elle gère ses devoirs seule. Donc, lors du week-end.

Après, une ou deux autres tentatives d’excuses, je lui dis (le plus gentiment possible, en me contenant…),  » Tu ne crois pas que tu cherches des excuses, non ?  » Elle reconnait:  » Vous avez raison, Monsieur.  »

Au passage, je la félicite de son courage, d’avoir pris la parole, d’avoir expliqué. Ca nous a permis de remettre les choses à plat.

Elle semblait vouloir apprendre en partant. Réponse la semaine prochaine. Je verrai.

Suite: la leçon était longue. C’est vrai.

–  » Une idée pour rendre les choses plus simples ?  »

–  » Monsieur, les cartes mentales ?  »

– « Oui, on en a parlé dans la semaine, j’ai même été montrer comment ça pouvait s’appliquer. Vous avez essayé ?  »

–  » ….  »

–  » Vous voulez qu’on essaie d’en construire une ensemble ?  »

Nous avons passé le reste de l’heure à reprendre les derniers cours, à les reconstruire en carte mentale. Les élèves ont promis de repasser cette interrogation ratée la semaine suivante… Je verrai.

Le dialogue a continué avec d’autres.

–  » Sincèrement, là, vous avez vraiment essayé de travailler le cours depuis le début de l’année ? »

Ils reconnaissent n’avoir rien fait depuis le début de l’année. Là encore, je me sens honoré de leur confiance. Pas simple de le dire devant tous. Pas simple de se dire qu’au fin fond on a envie de changer mais que bon, ça fait peur. Donc, on ne fait rien. On cherche à justifier. Ce n’est pas dit, mais je l’entends. Je parle de part propre à chaque élève à faire. Que j’accompagnerai tous les élèves, mais que je ne peux pas faire cette part. J’essaie de ne pas m’emporter.

Les ai-je convaincus ? Je verrai.

Une autre classe, elle, me dit :   » Monsieur, on ne va pas y arriver pour cette semaine. On pense qu’on a mal choisi le jour de l’interrogation fixe parce que… » Et ils m’expliquent. Pas mal. Ils argumentent leur demande.

Je donne mon accord pour changer l’heure, on prend du temps pour apprendre, comprendre en classe. Ce n’est pas un « cours d’anglais « , mais ai-je quand même fait mon métier ? Je crois que oui.

L’interrogation avait lieu aujourd’hui. Tous ont écrit, pour certains, c’est vraiment bien. Certains m’ont dit  » en fait, je n’ai pas appris…Je viens vous voir mardi, et je repasse, promis…  » Je verrai.

Mais, on va dans le bon sens. Ils réfléchissent à leur rapport à l’école, au travail, à la difficulté. Ils apprennent à faire confiance aux enseignants et à parler avec eux (nous, moi). Moins de conflit.

On avance.

Enfin, je verrai.

Mais j’y crois.