J’adore… tout remettre à plat (2).


Tout remettre à plat.

Bon.

Maintenant que j’étais convaincu de l’importance de le faire, j’avais l’air bien malin.

Je n’ai jamais été un grand révolutionnaire.

J’ai appris des modèles de ce que devait être le cours parfait lorsque j’étais professeur stagiaire avec mon tuteur et en cours, comment on devait le construire et pourquoi en étant plus ou moins d’accord mais avec la modestie de celui qui débutait et devait apprendre, essayer et voir ensuite.

J’ai donc essayé, amélioré, puis modifié, mais tout en restant globalement dans ce moule initial. Je ne critique pas du tout ma formation initiale, elle a été de qualité ( si, si… ). Entendez-moi, ce que j’y ai appris m’a permis d’être un professeur qui fonctionne sérieusement devant ses élèves. Mais celle-ci ne m’a jamais amené à innover, me lancer, changer, oser, remettre à plat. Ce n’est d’ailleurs, je pense, pas le rôle de la formation initiale. Mais, à aucun moment, vraiment, on ne m’a poussé à oser changer ou faire autrement. Le consensus règne. En tout cas, c’est que ce que je ressens en tant qu’enseignant depuis maintenant des années…Ou si on veut changer, c’est très compliqué.

Arrivé il y a 3 ans dans mon nouvel établissement, fortement encouragé par la direction (et c’est important…) j’ai commencé à modifier mes pratiques en fonction des besoins de mes élèves.

Partons des élèves. J’ai des élèves globalement bien intentionnés envers l’école, malgré tout pour la plupart en (grande) difficulté scolaire et qui se méfient d’elle car ce que leur est renvoyé dans leur ressenti est, selon eux, ce qu’il ne savent pas faire. Un des tous premiers contacts avec mes nouveaux élèves m’a beaucoup apporté et appris à les écouter. Ca a l’air évident comme ça, mais en fait, je ne le faisais pas vraiment. Ecouter.

Quand je me suis présenté à eux, j’ai dit quelle matière j’enseignais, l’anglais, donc. Et là, retour d’une élève mais aussi de la classe en forme de protection.

« Oh la, en anglais, moi M’sieur chu nulle ! »

J’ai reçu cette phrase avec beaucoup de surprise et de douleur. Pourquoi se besoin de se protéger de l’anglais? Comment cette élève, plutôt sérieuse, peut-elle avoir cette image d’elle-même ? N’avons-nous pas raté quelque chose ?

« Vraiment ? Et bien tu vois, ça m’étonne, tu as 15 ans, tu fais de l’anglais depuis plusieurs années, forcément, il y a des choses que tu dois savoir faire. Que tu aies du mal, je veux bien le croire, mais que tu sois ‘nulle’, j’en doute. Il y a bien des choses que tu dois savoir faire en anglais, non ? »

« Ben chai pas, on ne m’a jamais vraiment posé la question. »

J’ai senti que des 2 côtés, il nous fallait réfléchir.

J’ai donc commencé par le chantier de l’évaluation, car c’était un chantier commun à tous les professeurs. J’ai alors commencé à mettre en place, puisque c’était le projet de mon établissement, l’évaluation sans note par compétence de mes élèves.

Ne pas mettre de notes sur les évaluations, ne veut pas dire ne pas évaluer. Bien au contraire. J’évalue beaucoup. Nous nous sommes tous (les professeurs) mis d’accord sur des codes couleurs avec en gros 4 possibilités : maîtrisé, partiellement maîtrisé, insuffisamment maîtrisé, non maîtrisé. Et surtout, puisqu’on parle par compétence, la possibilité organisée via les aides aux devoirs de pouvoir retravailler un point raté et de repasser l’évaluation, la première évaluation ratée disparaît alors, remplacée par la réussie. Cela varie un peu suivant les matières, mais l’idée est globalement celle là.

Ca n’a l’air de rien, mais ça change tout dans le rapport des élèves à l’évaluation. Et donc à moi.

Pour tout vous dire, au départ, je résistais à l’idée. Je ne voyais pas bien l’intérêt. Je mets un chiffre, certes, mais mes évaluations sont claires, et ils savent sur quoi ils sont évalués, m’étais-je alors dit. 3 ans plus tard, je me rends compte à quel point ce n’était pas exact, même si j’étais sincère dans la perception de mon travail, et je ne reviendrais pour rien au monde à ce que je faisais avant.

Suivant le temps, j’ai aussi commencé à corriger en vert et rouge, ce qui est bien, positif, maîtrisé, utilisé de façon pertinente d’une couleur, et ce qui pose souci, devrait être retravaillé de l’autre. J’essaie de m’y tenir. (je n’y arrive pas tout le temps…)

Si je fais le point sur ce changement-là, je mets beaucoup plus en avant ce qui est su et compris, j’indique ce qui n’est pas réussi mais avec l’idée que c’est à retravailler. L’évaluation ne place plus l’élève dans la position de devoir avoir compris au moment où moi je fais l’évaluation. On peut ne pas réussir et refaire, reprendre. Chaque élève peut avancer à son rythme, moins vite, mais aussi plus vite. Les élèves stressent beaucoup moins face à ce moment de leur scolarité, ils vivent l’évaluation non plus comme un jugement, mais comme un bilan de ce qu’ils savent faire, ou pas.

Ensuite, ma construction des évaluations est, désormais, une fois le référentiel des compétences à maîtriser co-construit avec mes collègues, bien plus simple. Je pioche les items dont j’ai besoin via le logiciel de gestion de ces items que nous avons adopté, je remplis au fur et à mesure des évaluations et j’en fais un suivi très simple. Les élèves peuvent aussi à tout moment le consulter et savoir où ils en sont. Au final, sur le bulletin, nous mettons une note (puisque l’institution nous le demande), mais elle correspond à un pourcentage de maîtrise des compétences évaluées. Les parents voient aussi ce qui est travaillé en classe, puis évalué. Car non, ce n’est pas évident pour un parent de comprendre ce sur quoi son enfant travaille, là, c’est au moins un peu plus évident, à défaut d’être parfait.

En gros, je trouve que mes élèves savent mieux ce que j’attends d’eux et ce sur quoi ils sont évalués.

Je vous rassure, ça ne s’est pas fait simplement et facilement, j’ai beaucoup pataugé, cherché, hésité, douté en sortant de ce que je connaissais pour aller vers autre chose. Cela a été par moment très désagréable de ne plus être dans le confort du connu. Mais, comme toute l’équipe s’y mettait, je n’étais pas seul. Des collègues qui pratiquaient déjà m’ont aussi pas mal aiguillé. Et 3 ans après, je trouve que cela en valait largement la peine.

Donc, premier changement, très positif.

Mais, alors, pourquoi malgré ce changement de regard sur l’évaluation, ai-je encore autant d’élèves qui ne travaillent pas et n’apprennent pas ? Qu’est-ce que je n’ai pas vu ?

Retour à l’assimilation…

Je vous en parle dans le prochain billet.

J’adore…la fin du trimestre.


La fin du trimestre pour les profs (et pour les élèves pour qui ce n’est pas une partie de plaisir), c’est synonyme de bulletins de notes, de conseil de classe, de moyenne et de réunion parents-professeurs. On rentre dans un grand tunnel non-stop de choses à faire et à finir de toute urgence. On va passer des soirées entières en réunion à commenter le travail des élèves, on ne va plus voir personne, plus sortir et ne vivre pendant 2 à 3 semaines que pour ces réunions, vivre de plats tout prêts ou de pizzas livrées…Le cinéma sera un lieu qui n’existe plus, tout comme le théâtre…Quant aux films à la télé, soit on arrivera trop tard et ratera le début, soit de toute façon, on renoncera à les regarder car on va s’endormir au milieu et se réveiller à 11h la bouche pâteuse (non, pas de filet de bave, n’exagérons rien non plus…) avec l’étrange impression qui se confirmera par la suite que l’on ne va plus dormir de la nuit…

Bon, je le confesse, ce ne sont pas les parties de l’année que je préfère. Oui, car moi, j’aime bien avoir une vie personnelle en plus de professionnelle, et durant ces périodes, c’est impossible…Toutefois, j’aime beaucoup ces moments dans l’année durant lesquels on peut faire le point. Leurs résultats sont aussi un peu les miens quelque part… Oui, je sais, je ne suis pas impliqué dans tout leur travail, il y a aussi le travail personnel sur lequel j’ai peu d’emprise. Etant incapable (je le sais maintenant, j’assume) du moindre détachement, je me sens totalement aussi concerné par les résultats qu’ils ont et qui sont aussi les miens.

S’ils réussissent, je me dis que c’est génial, ils ont travaillé, fait des efforts et j’y suis aussi un peu pour quelque chose, s’ils ont de mauvaises notes, s’ils n’ont pas compris, ou s’ils n’ont pas travaillé, je ne peux m’empêcher de me demander ce que je pourrais faire de plus. C’est d’autant plus vrai dans mon nouvel établissement puisque nous sommes très impliqués dans l’accompagnement et l’aide aux devoirs.

Alors? Qu’est-ce que ça donne pour nous ce trimestre?

Donc, me / nous voilà au pied du mur terminant le 2e trimestre et permettant d’aller vers le 3e… Le mur, chez nous, est plutôt perméable, car les évaluations ratées peuvent être retravaillées et repassées et les compétences liées validées. Cela n’a l’air de rien, mais ça enlève beaucoup de stress aux élèves qui n’ont pas l’impression qu’un couperet leur tombe dessus, couperet sur lequel ils ne pourront pas revenir.

Ce trimestre a été plutôt bon, puisque certaines moyennes de classe / d’élèves ont fortement augmenté après un 1er trimestre plutôt désastreux pour certaines classes. Bref, ça commence à marcher. Ils reprennent confiance. Il en reste beaucoup en (grande) difficulté toutefois.

Etant un perpétuel insatisfait, je ne peux me satisfaire des élèves toujours en difficulté ou ne s’étant pas mis au travail. Je vais donc continuer à chercher, creuser. Que faire? Comment faire? Tout ne dépend pas de moi, il y aussi, je pense, beaucoup de facteurs extérieurs, mais au moins, je serai allé au bout de ce que moi je peux faire.

Il me tarde de faire le point avec les élèves, leur faire part de ma joie de voir la majeure partie des résultats augmenter, et puis oui, que le 3e trimestre commence pour que forcément les élèves n’y arrivant pas encore puissent y arriver.

Car forcément, ils vont, nous allons y arriver. Si, si!

J’adore…sourire.


Il est sympa, ce prof.

Il est de bonne humeur aujourd’hui.

Il a visiblement bien dormi.

Il est content de son nouveau polo.

On va tout comprendre, il a l’air confiant.

Ca va être sympa le cours aujourd’hui.

Le contrôle ne va pas être trop dur.

Tiens, il a oublié qu’on avait interro…

C’était bon à la cantine ce midi, visiblement…

Il me sourit, me dit bonjour. Il se souvient de mon nom!

Il a l’air de savoir ce qu’il fait.

Y’a à nouveau du café en salle des profs.

5h de l’après-midi, même pas l’air fatigué, trop fort!

Il va voir que nous on est fatigués et être cool.

On a eu des bonnes notes à son éval’.

Il va encore nous parler des trucs qu’il aime…

Il va nous dire qu’on fait une sortie.

Au fond, il nous aime bien ce prof.

Il est là pour nous aider, alors?

Il a du recevoir un nouveau jouet électronique pour la classe.

Il a changé son MacBook, tu crois?

Pourvu qu’il ne se rende pas compte que j’ai oublié mes affaires…

Il a oublié que je n’avais pas été sage l’heure d’avant.

Mais pourquoi il me sourit, y’a quoi là?

Je dois faire quoi? Je souris?

Mais qu’y a-t-il dans le sourire du prof au moment de l’entrée en classe?