J’adore… les évaluations ratées.


Dans ce métier, ce que j’aime, c’est construire des séquences.
J’aime trouver un thème, construire des heures de cours autour de ce thème. Parfois, je pars d’un document texte ou de vidéos qui m’ont plu. J’imagine quelle tâche finale les élèves vont devoir accomplir. En langues, les programmes nous invitent à enseigner la langue comme instrument, moyen de communiquer, donc l’évaluation est liée à l’action. Tout ce qui est appris lors de la séquence – phonologie, grammaire, lexique, éléments culturels – sert à réaliser cette tâche finale.
En novembre décembre, j’avais conçu une très belle séquence, les cours se sont très bien passés, les élèves accrochaient au thème, bref, le bonheur du professeur.
Arrive la fin de la séquence, 1h avant le départ en stage des 3e la dernière semaine avant les congés de décembre, l’évaluation ayant lieu à la rentrée de janvier.
On a bien travaillé, la séquence s’est bien déroulée, les élèves ayant joué le jeu ont acquis des connaissances et sont en mesure de réaliser la tâche finale : jouer une scène de jeu télé, un rôle de présentateur qui pose des questions sur l’histoire américaine (oh, comme je suis subtil pour faire travailler les dates et la civilisation américaine) et deux rôles de candidats. Ils doivent pouvoir jouer les 2 rôles. J’aime l’idée du jeu. C’est souvent plus simple pour les élèves paradoxalement car ils n’ont pas vraiment l’impression de se montrer eux, mais de montrer ce personnage qu’ils jouent.
Je décide d’utiliser la dernière heure pour faire travailler les élèves en classe afin qu’ils n’aient pas de travail pendant les congés. Tout se passe bien. La tâche finale leur plaît, ils travaillent, profitent de ma présence, demandent des conseils et l’heure se termine avec un travail bien avancé mais à finir.
Il me tarde de les retrouver après les congés pour cette heure d’évaluation orale.
A la reprise, je décide d’utiliser la 1ère heure pour les faire s’entraîner à l’oral, la 2e heure est prise par un intervenant extérieur et je les retrouve en fin de semaine. Ah, ça va être chouette, il me tarde de les voir jouer.
Ils arrivent, sont à fond dans le ‘jeu’, ils sont acteurs mais l’anglais est une catastrophe, les connaissances culturelles aussi, SOS accent anglais avec des ‘r’ à la française et des ‘ed’ à la fin des verbes prononcés ‘èdeu’, « he worrrkèdeu… » Il faut savoir que ça , c’est LE truc qu’il ne faut pas faire à un prof d’anglais. C’est mal, c’est tout. 🙂
Bon, je râle, je me fâche, je les dispute, je montre ma surprise et ma déception devant ce travail bâclé et je rentre chez moi passé ce premier stade de colère, dépité, abattu, déprimé. Tout ce travail pour un si piètre résultat. Pisskeu c’est ça, je me casserai moins la tête à l’avenir et j’en ferai moins. Na. Je boude.
Et puis, bien sûr cela me casse mon week-end, j’y pense et repense. Je me rends compte que ce devoir était mal paramétré de toute façon, les consignes trop larges, et pas assez précises pour mes élèves qui maîtrisent mal le code scolaire, et que j’avais bien trop tablé sur une anticipation implicite de mes attentes (accent en particulier).
Et dimanche matin. 8h. Je relis ce sujet. Franchement, pas content le prof. Je refuse de laisser ça comme ça. Cette séquence, elle était chouette, je refuse qu’ils restent sur un sentiment d’échec.
Et me voilà reparti à écrire ce sujet à nouveau. Je reprends les étapes de la scène à jouer, je définis clairement ce que ce dialogue doit être, ce que je veux y voir.
Et me revoilà en classe. J’arrive, zen, calme.
– « Bon, c’était pas brillant vendredi. Il me semble que cela a manqué de préparation, cela me déçoit, mais il me semble aussi que vous aviez besoin de plus de guidage. On reprend ça, je vous montre. J’explique.
Bon, maintenant vous repassez tous, vous choisissez votre rôle, et on évalue à nouveau vendredi. D’ici là, on a 2h. Au travail. »
Grand soulagement de leur part. Envie de mieux faire.
Souvent, avant, j’estimais normal que cette phase de travail se fasse hors des cours. Désormais, je pense que mon rôle, c’est aussi de leur apprendre ça. J’étais ‘bon’ élève, je devinais les codes scolaires, ce qu’on attendait de moi en tant qu’élève. Tant mieux pour moi, mais mes élèves ne sont pas moi, et ont besoin d’autre chose. Donc, je prends du temps pour accompagner ce travail-là.
Arrive le jour où doit avoir lieu l’évaluation.
Tous jouent le jeu, même à mon grand plaisir les élèves en très grande difficulté. Alors, bon, tout n’était pas parfait, mais globalement tout le monde a réussi le minimum. Et puis, mine de rien, pas mal de connaissances sur l’histoire américaine
Et surtout, tout le monde, malgré le stress, était heureux d’avoir été évalué.
Des élèves heureux d’être évalués.
Ca ne devrait pas toujours être comme ça ?
Et si j’y travaillais ?

J’adore… tout remettre à plat (2).


Tout remettre à plat.

Bon.

Maintenant que j’étais convaincu de l’importance de le faire, j’avais l’air bien malin.

Je n’ai jamais été un grand révolutionnaire.

J’ai appris des modèles de ce que devait être le cours parfait lorsque j’étais professeur stagiaire avec mon tuteur et en cours, comment on devait le construire et pourquoi en étant plus ou moins d’accord mais avec la modestie de celui qui débutait et devait apprendre, essayer et voir ensuite.

J’ai donc essayé, amélioré, puis modifié, mais tout en restant globalement dans ce moule initial. Je ne critique pas du tout ma formation initiale, elle a été de qualité ( si, si… ). Entendez-moi, ce que j’y ai appris m’a permis d’être un professeur qui fonctionne sérieusement devant ses élèves. Mais celle-ci ne m’a jamais amené à innover, me lancer, changer, oser, remettre à plat. Ce n’est d’ailleurs, je pense, pas le rôle de la formation initiale. Mais, à aucun moment, vraiment, on ne m’a poussé à oser changer ou faire autrement. Le consensus règne. En tout cas, c’est que ce que je ressens en tant qu’enseignant depuis maintenant des années…Ou si on veut changer, c’est très compliqué.

Arrivé il y a 3 ans dans mon nouvel établissement, fortement encouragé par la direction (et c’est important…) j’ai commencé à modifier mes pratiques en fonction des besoins de mes élèves.

Partons des élèves. J’ai des élèves globalement bien intentionnés envers l’école, malgré tout pour la plupart en (grande) difficulté scolaire et qui se méfient d’elle car ce que leur est renvoyé dans leur ressenti est, selon eux, ce qu’il ne savent pas faire. Un des tous premiers contacts avec mes nouveaux élèves m’a beaucoup apporté et appris à les écouter. Ca a l’air évident comme ça, mais en fait, je ne le faisais pas vraiment. Ecouter.

Quand je me suis présenté à eux, j’ai dit quelle matière j’enseignais, l’anglais, donc. Et là, retour d’une élève mais aussi de la classe en forme de protection.

« Oh la, en anglais, moi M’sieur chu nulle ! »

J’ai reçu cette phrase avec beaucoup de surprise et de douleur. Pourquoi se besoin de se protéger de l’anglais? Comment cette élève, plutôt sérieuse, peut-elle avoir cette image d’elle-même ? N’avons-nous pas raté quelque chose ?

« Vraiment ? Et bien tu vois, ça m’étonne, tu as 15 ans, tu fais de l’anglais depuis plusieurs années, forcément, il y a des choses que tu dois savoir faire. Que tu aies du mal, je veux bien le croire, mais que tu sois ‘nulle’, j’en doute. Il y a bien des choses que tu dois savoir faire en anglais, non ? »

« Ben chai pas, on ne m’a jamais vraiment posé la question. »

J’ai senti que des 2 côtés, il nous fallait réfléchir.

J’ai donc commencé par le chantier de l’évaluation, car c’était un chantier commun à tous les professeurs. J’ai alors commencé à mettre en place, puisque c’était le projet de mon établissement, l’évaluation sans note par compétence de mes élèves.

Ne pas mettre de notes sur les évaluations, ne veut pas dire ne pas évaluer. Bien au contraire. J’évalue beaucoup. Nous nous sommes tous (les professeurs) mis d’accord sur des codes couleurs avec en gros 4 possibilités : maîtrisé, partiellement maîtrisé, insuffisamment maîtrisé, non maîtrisé. Et surtout, puisqu’on parle par compétence, la possibilité organisée via les aides aux devoirs de pouvoir retravailler un point raté et de repasser l’évaluation, la première évaluation ratée disparaît alors, remplacée par la réussie. Cela varie un peu suivant les matières, mais l’idée est globalement celle là.

Ca n’a l’air de rien, mais ça change tout dans le rapport des élèves à l’évaluation. Et donc à moi.

Pour tout vous dire, au départ, je résistais à l’idée. Je ne voyais pas bien l’intérêt. Je mets un chiffre, certes, mais mes évaluations sont claires, et ils savent sur quoi ils sont évalués, m’étais-je alors dit. 3 ans plus tard, je me rends compte à quel point ce n’était pas exact, même si j’étais sincère dans la perception de mon travail, et je ne reviendrais pour rien au monde à ce que je faisais avant.

Suivant le temps, j’ai aussi commencé à corriger en vert et rouge, ce qui est bien, positif, maîtrisé, utilisé de façon pertinente d’une couleur, et ce qui pose souci, devrait être retravaillé de l’autre. J’essaie de m’y tenir. (je n’y arrive pas tout le temps…)

Si je fais le point sur ce changement-là, je mets beaucoup plus en avant ce qui est su et compris, j’indique ce qui n’est pas réussi mais avec l’idée que c’est à retravailler. L’évaluation ne place plus l’élève dans la position de devoir avoir compris au moment où moi je fais l’évaluation. On peut ne pas réussir et refaire, reprendre. Chaque élève peut avancer à son rythme, moins vite, mais aussi plus vite. Les élèves stressent beaucoup moins face à ce moment de leur scolarité, ils vivent l’évaluation non plus comme un jugement, mais comme un bilan de ce qu’ils savent faire, ou pas.

Ensuite, ma construction des évaluations est, désormais, une fois le référentiel des compétences à maîtriser co-construit avec mes collègues, bien plus simple. Je pioche les items dont j’ai besoin via le logiciel de gestion de ces items que nous avons adopté, je remplis au fur et à mesure des évaluations et j’en fais un suivi très simple. Les élèves peuvent aussi à tout moment le consulter et savoir où ils en sont. Au final, sur le bulletin, nous mettons une note (puisque l’institution nous le demande), mais elle correspond à un pourcentage de maîtrise des compétences évaluées. Les parents voient aussi ce qui est travaillé en classe, puis évalué. Car non, ce n’est pas évident pour un parent de comprendre ce sur quoi son enfant travaille, là, c’est au moins un peu plus évident, à défaut d’être parfait.

En gros, je trouve que mes élèves savent mieux ce que j’attends d’eux et ce sur quoi ils sont évalués.

Je vous rassure, ça ne s’est pas fait simplement et facilement, j’ai beaucoup pataugé, cherché, hésité, douté en sortant de ce que je connaissais pour aller vers autre chose. Cela a été par moment très désagréable de ne plus être dans le confort du connu. Mais, comme toute l’équipe s’y mettait, je n’étais pas seul. Des collègues qui pratiquaient déjà m’ont aussi pas mal aiguillé. Et 3 ans après, je trouve que cela en valait largement la peine.

Donc, premier changement, très positif.

Mais, alors, pourquoi malgré ce changement de regard sur l’évaluation, ai-je encore autant d’élèves qui ne travaillent pas et n’apprennent pas ? Qu’est-ce que je n’ai pas vu ?

Retour à l’assimilation…

Je vous en parle dans le prochain billet.

J’adore…le dialogue.


Enfin, j’ai appris à. Moi, je suis plutôt du genre psychorigide.

Cette année, j’ai décidé d’écouter mes élèves (en tout cas, un peu plus).

Pourquoi?

Je n’en pouvais plus des cours pas appris. Je ne fais pas faire que ça, de l’apprentissage, mais bon, sans ça, on n’avance pas.

Donc, j’ai essayé de comprendre, d’expliquer pourquoi je demandais d’apprendre (ben, oui, ce n’est pas si évident que ça pour mes élève que c’est important).

Nous en avons donc parlé, j’ai aussi demandé pourquoi ils n’apprenaient pas quand ils n’apprenaient pas.

1. pas le temps.

2. trop difficile. Donc stressant.

Il fallait travailler sur s’organiser, et comment apprendre.

Nous avons réfléchi ensemble. Il y a 3 cours d’anglais par semaine. Les élèves ont proposé qu’ils ne soient interrogés qu’une fois par semaine sur ce qui est à apprendre sur les cours précédents  » parce que des fois on veut apprendre, mais on n’a pas le temps.  »

Tiens, et pourquoi pas ? Finalement, quand on les écoute, ils ont des choses constructives à proposer. Suis-je bien toujours à l’écoute ? Si j’écoutais, sans juger ? J’ai du mal, je pense, moi aussi, à sortir de mes idées préconçues sur les élèves qui ne font pas les devoirs.

Donc, on essaie l’interrogation écrite ou orale fixe. Par contre, j’explique que je serai intransigeant, et exigerai que le travail soit fait. Les élèves sont d’accord.

Globalement, ça fait un mois, ils jouent le jeu pour la plupart.

Sauf cette semaine.

Professeur pas content. Tout découragé. Tout inquiet. Mais pourquoooooiiiiii ?

Je décide de prendre une heure et de dialoguer. Sans démagogie. Avec sincérité. Sans juger.

–  » Bon, je ne suis pas content. Mais quand même, là, je veux comprendre. Et pourquoi cette semaine vous n’avez pas travaillé ?  »

Un élève, jusqu’à présent ne travaillant pas, prend la parole:  » c’était trop long.  » (je me félicite au passage de la qualité du dialogue possible et de la confiance entre eux et moi).

–  » Oui, mais il y avait plusieurs heures d’aide aux devoirs, et un week-end.  »

–  » Mais moi, le week-end, je me repose d’une semaine longue.  »

Bon, je reconnais, les semaines sont longues…Et, moi aussi, je pense que le week-end est fait pour se reposer.

Un autre élève: « Oui, mais quand même, il y a possibilité de rester le vendredi de 3 à 5 pour finir les devoirs du week-end, ils l’ont fait exprès, après c’est ton choix de ne pas rester…  »

Les élèves finissent à 3h mais ceux qui veulent peuvent rester pour faire les devoirs avec nous (et globalement, nous donnons peu de travail pendant le week-end). Les élèves peuvent repasser tout ce qui a été ‘raté’ et retravailler avec nous pendant l’aide aux devoirs.

Je lui explique que si elle part à 3h, ça implique qu’elle gère ses devoirs seule. Donc, lors du week-end.

Après, une ou deux autres tentatives d’excuses, je lui dis (le plus gentiment possible, en me contenant…),  » Tu ne crois pas que tu cherches des excuses, non ?  » Elle reconnait:  » Vous avez raison, Monsieur.  »

Au passage, je la félicite de son courage, d’avoir pris la parole, d’avoir expliqué. Ca nous a permis de remettre les choses à plat.

Elle semblait vouloir apprendre en partant. Réponse la semaine prochaine. Je verrai.

Suite: la leçon était longue. C’est vrai.

–  » Une idée pour rendre les choses plus simples ?  »

–  » Monsieur, les cartes mentales ?  »

– « Oui, on en a parlé dans la semaine, j’ai même été montrer comment ça pouvait s’appliquer. Vous avez essayé ?  »

–  » ….  »

–  » Vous voulez qu’on essaie d’en construire une ensemble ?  »

Nous avons passé le reste de l’heure à reprendre les derniers cours, à les reconstruire en carte mentale. Les élèves ont promis de repasser cette interrogation ratée la semaine suivante… Je verrai.

Le dialogue a continué avec d’autres.

–  » Sincèrement, là, vous avez vraiment essayé de travailler le cours depuis le début de l’année ? »

Ils reconnaissent n’avoir rien fait depuis le début de l’année. Là encore, je me sens honoré de leur confiance. Pas simple de le dire devant tous. Pas simple de se dire qu’au fin fond on a envie de changer mais que bon, ça fait peur. Donc, on ne fait rien. On cherche à justifier. Ce n’est pas dit, mais je l’entends. Je parle de part propre à chaque élève à faire. Que j’accompagnerai tous les élèves, mais que je ne peux pas faire cette part. J’essaie de ne pas m’emporter.

Les ai-je convaincus ? Je verrai.

Une autre classe, elle, me dit :   » Monsieur, on ne va pas y arriver pour cette semaine. On pense qu’on a mal choisi le jour de l’interrogation fixe parce que… » Et ils m’expliquent. Pas mal. Ils argumentent leur demande.

Je donne mon accord pour changer l’heure, on prend du temps pour apprendre, comprendre en classe. Ce n’est pas un « cours d’anglais « , mais ai-je quand même fait mon métier ? Je crois que oui.

L’interrogation avait lieu aujourd’hui. Tous ont écrit, pour certains, c’est vraiment bien. Certains m’ont dit  » en fait, je n’ai pas appris…Je viens vous voir mardi, et je repasse, promis…  » Je verrai.

Mais, on va dans le bon sens. Ils réfléchissent à leur rapport à l’école, au travail, à la difficulté. Ils apprennent à faire confiance aux enseignants et à parler avec eux (nous, moi). Moins de conflit.

On avance.

Enfin, je verrai.

Mais j’y crois.

J’adore…perdre du temps.


J’adore perdre du temps.

Je précise mon propos. Bien sûr que je n’aime pas perdre du temps, j’adore prendre le temps qu’il faut pour amener mes élèves là où ils doivent être à la fin de l’année.

Mes élèves ne travaillent pas.

Ou peu.

En tout cas, très peu seuls. Ils ont peu d’autonomie. Les « bons » (je n’aime pas ce mot collé à un élève, sorte d’étiquette dont ils ne se débarrassent que rarement, comme si c’était normal qu’ils le soient, tout comme « mauvais » élève, collé comme une sentence…) eux savent s’organiser, organiser leur travail, leur emploi du temps, comprennent les demandes des professeurs et savent comment faire. Comment ? Mystère. Parfois nous avons pris le temps de faire comme on pouvait de la méthodologie en classe, pressé par les programmes. Ils ont souvent inféré les méthodes, parfois l’encadrement des parents aussi les a amenés là où ils sont. Mais quid des autres ? Ceux qui bien souvent aussi veulent réussir, mais ne savent pas comment faire, comment apprendre, ne comprennent pas automatiquement ce que le professeur attend et comment y arriver ?

Je ne prenais pas en compte les besoins des élèves là dessus et ne me souciais pas des élèves après la classe. Il était normal qu’ils sachent faire les devoirs seuls. Moi quand j’étais élève, je me débrouillais bien seul, donc je pensais que c’était le cas de tous les élèves. Oui, mais moi, justement, j’étais un « bon » élève, mes parents n’ont jamais encadré mes devoirs. Je savais faire, et n’avais pas besoin d’eux. Donc pour moi, Il était « normal » qu’un élève sache apprendre et sache travailler tout seul. Sauf que non. Mes élèves ont souvent beaucoup de mal avec ça. Je ne rentre pas dans le pourquoi, c’est comme ça. De là, je fais quoi, je continue à les ignorer ? J’évolue ?

J’en suis donc arrivé à me demander ce que c’était que d’être le professeur des élèves que j’ai. Qu’est-ce que faire un cours à ces élèves-là ? De quoi ont-ils besoin pour réussir ? Dois-je continuer ainsi et continuer dans une approche qui à mon sens « trie » les élèves, en écartant les plus fragiles ? Puis-je me satisfaire de faire mon travail ainsi ?

Quand je suis arrivé dans mon établissement, on m’a beaucoup parlé de transmission des savoirs et de l’assimilation par les élèves de ces savoirs. Je dois dire que je me suis un peu demandé où j’étais. Mais de quoi on me parle ? Ils n’ont qu’à faire leurs devoirs !

Et puis, j’ai commencé à travailler dans les créneaux aide aux devoirs. Souvent, pleins de bonne volonté, en début d’année, les élèves essaient de faire les devoirs, et puis, devant le moindre écueil, ils bloquent, passent des heures carrées à chercher, et au bout d’un moment ne cherchent plus et abandonnent. Trop compliqué les devoirs, trop long d’apprendre. Je suis « nul »‘.

J’en arrive à hier. Hier, jour typique de mon travail de prof, j’interroge les élèves sur la leçon. Le travail n’a pas été fait pour une très large partie d’entre eux : le cours n’est pas su. Ce malgré l’aide aux devoirs – mes élèves sont internes et ont tous de l’aide aux devoirs le soir et le matin –  utilisée visiblement à autre chose. Cela arrive souvent. Avant cet établissement, j’aurais piqué une colère, et puis j’aurais sûrement dit une phrase (affreuse en y pensant) du style « eh bien tant pis, j’avance, je n’ai pas le temps de vous attendre. » Et après tout, pourquoi n’aurais-je pas ce temps ? Ce temps, ils en ont besoin. N’est-ce pas mon rôle de le leur donner ?

Donc, depuis un trimestre : j’ai décidé de prendre le temps, d’en « perdre ». De leur dire, « Ok (le tout avec un visage serein, détendu, un visage tu-ne-sais-pas-c’est-pas-grââââve….), eh bien vous allez utiliser une partie de l’heure à apprendre, l’autre à faire tel exercice (de la grammaire, de l’oral avec un assistant). Je ne lâche pas la chose, vous devez savoir cela pour avancer. Vous devez réussir l’évaluation finale. »

J’ai pris cette approche depuis un trimestre.

Le défi de cette approche étant de trouver ce que font les élèves qui eux ont déjà appris le cours et qui eux, en veulent plus, et ont le droit d’en vouloir plus. En général, je donne une tâche finale à accomplir en fin de séquence (un document à rendre, un dialogue à jouer lié à une situation précise…), ce qui est fait pendant la séquence sert à pouvoir accomplir cette tâche finale. Je demande donc d’utiliser ce temps pour préparer ce travail avec moi, ou je donne un travail qui va plus loin. Je ne suis pas encore très bon, je dois dire. Je cherche. Je tâtonne.

Quel bilan ?

Alors, il va sans dire que tout n’est pas rose. Mais bon. Après un 1er trimestre catastrophique (du style à chaque conseil de classe les moyennes de ma matière étaient les plus basses, ça fait toujours plaisir…), les notes remontent, avec un mieux de 2 points de moyenne de classe par exemple en 3e, plus 3 en 5e. Des élèves sont passés de 1 de moyenne à 8 ou 9, certains progressent de 10 points. J’obtiens des sourires d’élèves qui désormais demandent à savoir combien ils ont de moyenne « pour l’instant » et aussi quelles évaluations ils devraient repasser.

Hier, 3 élèves m’ont demandé à rester en cours pendant la récré pour repasser une interrogation. 4 autres ont choisi de ne pas avoir de pause pour préparer leur travail final avec l’assistant de langue…

Grande conséquence : je n’ai plus de chahut dans certaines classes pourtant très dures. Les relations avec celles-ci se sont apaisées…(et tant mieux, hein, parce que bon…).

Ai-je perdu du temps ? J’ai beaucoup culpabilisé sur le fait que je n’étais pas, certaines heures, le professeur parfait qui leur parle tout le temps en anglais les baignant dans l’anglais. Je ne fais pas le cours parfait attendu lors de l’inspection. Je ne fais d’ailleurs pas vraiment ces heures-là cours, je fais de l’accompagnement, j’aide, je guide. N’est-ce pas là aussi mon métier ?

Donc, en retard ? Ai-je perdu du temps? A ma grande surprise, non. Je suis plutôt en avance en 5e et 4e, c’est plus mitigé en 3e. Je trouve surtout que les choses sont mieux maîtrisées. Les 5e m’ont fait remarquer un jour que lors de l’écoute d’un document son, ils comprenaient parce « qu’il y a(vait) du vocabulaire que l’ont avait vu dans la séquence d’avant, donc on a pu comprendre parce que ces mots on les a appris ». Je n’avais d’ailleurs jamais étudié ce document aussi vite qu’avec eux…On est donc arrivé à la conclusion que plus on apprenait, plus on y arrivait. (pas aussi simple que ça mais bon, c’est une belle façon de voir les choses…).

Font-ils tous le travail ? Pas tous, presque. J’ai aussi des élèves qui bloquent, refusent. Je continue à leur montrer que je ne cède pas, que cela doit être su, que de toute façon ils devront me prouver qu’ils ont appris, que je vais prendre le temps, que je ne vais pas céder, que je vais les solliciter, que je vais leur dire « tu ne savais pas, je te donne rendez-vous tel jour, telle heure, tu viendras me réciter ». Ils jouent le jeu. La note n’est pas un jugement, mais le reflet d’un degré de maîtrise ou de connaissance. Ce n’est pas une sanction, on peut repasser une évaluation si on pense que l’on sait mieux, que l’on comprend mieux après plus de travail. Cela change totalement le rapport à l’évaluation. Et au professeur.

Auparavant, mon approche « ils n’apprennent pas, je laisse tomber, j’avance » (que je ne renie pas, c’est aussi un mécanisme de survie, je faisais comme je pouvais) aboutissait à la chose suivante chez mes élèves : « autant ne pas faire l’effort puisqu’il s’en fiche, de toute façon je ne comprends rien » (et d’autant moins que puisque le cours 1 n’était pas su, je ne pouvais pas rajouter de connaissances à savoir dans le cours 2 basées sur celle du cours 1, non-su donc). Je m’en rends compte a posteriori depuis que j’ai changé d’approche.

J’ai aussi appris la souplesse. Je donne des objectifs aux plus faibles : « moitié du cours su, moitié des points. Bien sûr tu peux améliorer ton score en me récitant tout un peu plus tard. » Les élèves qui ont le plus de mal à mémoriser ont donc le temps. Je raccroche le fait d’apprendre le cours, les règles, la conjugaison à du concret. On apprend pour être capable de faire. Capable d’écrire sur le blog au sujet de la sortie spéléologie, capable de parler en visioconférence à son correspondant américain de son dernier week-end et de se renseigner. On verra alors qu’on est compris de l’autre côté de l’Atlantique, que l’on comprend aussi. Que l’on comprend de mieux en mieux même.

J’apporte aussi beaucoup de méthodologie. Comment apprendre ? Comment écrire ? Comment gérer le français quand on écrit en anglais et le fait que cela ne fonctionne pas toujours pareil dans les 2 langues ? Comment savoir utiliser avec pertinence un dictionnaire, le traducteur en ligne (puisque je te dis que ça ne marche pas cette traduction mot-à-mot, ah mais…). Comment écouter de l’anglais parlé ? Sur quoi s’appuyer ? J’insiste pour que les conseils de méthodologie soient appliqués. J’insiste lourdement. Je montre que la façon de travailler de tel élève lui fait perdre du temps. J’en propose, impose, une autre.

Bref, parfois j’utilise 2 heures dans la semaine à encadrer le travail sur les 2h30 que j’ai de cours avec eux. Je n’ai pas fait « cours ». Ai-je été le professeur dont ils ont besoin ? Je pense. Ce temps « perdu », en tout cas pris au cours classique (je vous rassure, j’en fais aussi) n’est pas « perdu ». Je vais beaucoup plus vite dans la partie cours car les choses sont mieux maîtrisées. Et puis, petit à petit, l’autonomie va s’installer et je vais devoir prendre moins d’heures de « cours » classique. C’est un pari sur le long terme. En tout cas, je « perds » moins d’élèves. Et ça, je le vis bien.

Je ne sais pas si c’est la bonne direction. Je ne suis sûr de rien, je ne dis pas que j’ai raison, qu’il faut faire comme moi. Je cherche à mieux faire. Ca semble marcher. Je continue à chercher.

Bref, j’adore perdre du temps…pour en gagner.

J’adore…la fin du trimestre.


La fin du trimestre pour les profs (et pour les élèves pour qui ce n’est pas une partie de plaisir), c’est synonyme de bulletins de notes, de conseil de classe, de moyenne et de réunion parents-professeurs. On rentre dans un grand tunnel non-stop de choses à faire et à finir de toute urgence. On va passer des soirées entières en réunion à commenter le travail des élèves, on ne va plus voir personne, plus sortir et ne vivre pendant 2 à 3 semaines que pour ces réunions, vivre de plats tout prêts ou de pizzas livrées…Le cinéma sera un lieu qui n’existe plus, tout comme le théâtre…Quant aux films à la télé, soit on arrivera trop tard et ratera le début, soit de toute façon, on renoncera à les regarder car on va s’endormir au milieu et se réveiller à 11h la bouche pâteuse (non, pas de filet de bave, n’exagérons rien non plus…) avec l’étrange impression qui se confirmera par la suite que l’on ne va plus dormir de la nuit…

Bon, je le confesse, ce ne sont pas les parties de l’année que je préfère. Oui, car moi, j’aime bien avoir une vie personnelle en plus de professionnelle, et durant ces périodes, c’est impossible…Toutefois, j’aime beaucoup ces moments dans l’année durant lesquels on peut faire le point. Leurs résultats sont aussi un peu les miens quelque part… Oui, je sais, je ne suis pas impliqué dans tout leur travail, il y a aussi le travail personnel sur lequel j’ai peu d’emprise. Etant incapable (je le sais maintenant, j’assume) du moindre détachement, je me sens totalement aussi concerné par les résultats qu’ils ont et qui sont aussi les miens.

S’ils réussissent, je me dis que c’est génial, ils ont travaillé, fait des efforts et j’y suis aussi un peu pour quelque chose, s’ils ont de mauvaises notes, s’ils n’ont pas compris, ou s’ils n’ont pas travaillé, je ne peux m’empêcher de me demander ce que je pourrais faire de plus. C’est d’autant plus vrai dans mon nouvel établissement puisque nous sommes très impliqués dans l’accompagnement et l’aide aux devoirs.

Alors? Qu’est-ce que ça donne pour nous ce trimestre?

Donc, me / nous voilà au pied du mur terminant le 2e trimestre et permettant d’aller vers le 3e… Le mur, chez nous, est plutôt perméable, car les évaluations ratées peuvent être retravaillées et repassées et les compétences liées validées. Cela n’a l’air de rien, mais ça enlève beaucoup de stress aux élèves qui n’ont pas l’impression qu’un couperet leur tombe dessus, couperet sur lequel ils ne pourront pas revenir.

Ce trimestre a été plutôt bon, puisque certaines moyennes de classe / d’élèves ont fortement augmenté après un 1er trimestre plutôt désastreux pour certaines classes. Bref, ça commence à marcher. Ils reprennent confiance. Il en reste beaucoup en (grande) difficulté toutefois.

Etant un perpétuel insatisfait, je ne peux me satisfaire des élèves toujours en difficulté ou ne s’étant pas mis au travail. Je vais donc continuer à chercher, creuser. Que faire? Comment faire? Tout ne dépend pas de moi, il y aussi, je pense, beaucoup de facteurs extérieurs, mais au moins, je serai allé au bout de ce que moi je peux faire.

Il me tarde de faire le point avec les élèves, leur faire part de ma joie de voir la majeure partie des résultats augmenter, et puis oui, que le 3e trimestre commence pour que forcément les élèves n’y arrivant pas encore puissent y arriver.

Car forcément, ils vont, nous allons y arriver. Si, si!

J’adore…le réchauffement du paquet de copies froides au soleil.


Je dois dire que je ne suis pas un rapide correcteur de copies. J’ai de grosses difficultés à rendre rapidement les copies. Je sais, ce n’est pas bien, mais il me faut beaucoup de temps.

Alors, elles restent là, elles attendent, refroidissent et passent après d’autres choses tout aussi importantes, réunions, préparation de cours ou juste du repos. Je fais les choses, je reporte les copies à plus tard, et elles attendent.

Elles sont là, gentilles, patientes, sage, stoïques (ah, le stoïcisme de la copie…) posées sur le bureau, rangées dans un sac, dans une chemise, rarement dans mon casier. Ne croyez pas que je les néglige, hein. Je m’en occupe, je les trie par ordre d’importance, tel paquet doit être corrigé avant tel jour, tout ça. Je fais même un planning de correction. Toi, lundi pendant le trou de l’emploi du temps, toi mardi matin, toi après le kiné…Bon, ok, j’ai du mal à m’y tenir…

Bref, souvent, je me retrouve alors avec un paquet de copies froides, corrigé quelques jours, une semaine après le jour de l’évaluation, voire plus (là ce n’est vraiment pas bien). Les copies froides, celles qui attendent depuis un petit bout de temps, ce n’est pas bien. Elles ne quittent pas votre esprit, il faut faire quelque chose.

Heureusement, j’habite dans le sud, et j’ai des solutions pour ces copies froides. La semaine dernière par exemple, le soleil est revenu. Le soleil dans le sud, ça change tout, car est à nouveau possible notre sport régional : la terrasse.

Certes, il est possible ici de se mettre en terrasse même quand il fait froid (nous sommes des acharnés de la terrasse, vous dis-je) avec les radiateurs de terrasse, mais bon, ce n’est pas pareil, ça ne compte pas.

La semaine dernière, donc les terrasses de cafés, restos etc. sont revenues à l’attaque et les Montpelliérains s’en sont emparés.

Moi aussi.

Quand il fait beau rien de tel que d’emporter avec soi en terrasse son petit (gros, moyen…) paquet de copies froides qui a attendu la correction et de le réchauffer au soleil. Oui, je dois dire que j’adore corriger au soleil en terrasse, c’est très plaisant. Je suis en général assez efficace et motivé. On est bien, là, elles et moi, au soleil. Moi je sirote une boisson, un café. Elles, elles sont là, au soleil, toutes contentes d’être corrigées et de sortir un peu…

C’est d’autant plus étrange ce temps qu’il me faut que je suis en général assez impatient de voir si ma séquence a marché, si les élèves ont réussi ou pas.

Mais bon, c’est ainsi, on ne se refait pas.

Je vous laisse pour l’heure, il est temps que j’aille…en terrasse…