J’adore… le vendredi.


Un vendredi matin. Mes internes ont une demi-heure avant pour faire le point sur la journée, se mettre en condition de travail. Des stagiaires M1 en fond de salle. Je fais entrer les élèves, on se salue, je souris (toujours quand ils rentrent), j’ai installé un kiosque presse / journaux en français et en anglais, livres, BD en anglais, quelques biscuits, ils rentrent, il y a de la musique anglaise en bruit de fond. Chacun est libre d’organiser sa demi-heure comme il le souhaite dans ce cadre-là : relire les cahiers des cours du jour, lire quelque chose, réviser, venir repasser une évaluation, me demander des conseils. 3 élèves me demandent à être interrogés à l’oral sur la leçon (si, je vous jure) parce que « on est les seuls de la classe à ne pas être passés ». Tout va bien, des erreurs, mais que de progrès… Des sourires. Des efforts. « Monsieur, moi je voudrais repasser pour m’améliorer sur l’accent comme vous m’avez dit, j’ai travaillé. » Ok, on y va. Les autres lisent tranquillement, révisent, certains papotent doucement, mais bon, chut. C’est notre demi-heure, on s’échauffe pour la journée. On est bien. Oh, il reste un biscuit un chocolat…

 

Le même vendredi, les mêmes élèves, le même professeur, l’heure de cours qui suit la demi-heure. Les élèves ont aujourd’hui une heure de travail personnel. Chacun fait son menu. J’ai inscrit les choses à faire, à finir au tableau. Certains vont sur l’ENT pour imprimer des documents mis à leur disposition, d’autres écoutent les capsules réalisées sur le preterit par des élèves de la classe, d’autre écoutent le cours enregistré à l’oral, certains finissent le compte-rendu du document étudié hier, certains finissent des choses en retard. Certains sont assis et révisent pour l’évaluation de lundi, certains viennent me rendre des devoirs sur clé USB fait sur l’ordinateur fourni par la région (qui donc leur sert). Tous jouent le jeu, demandent des conseils, travaillent. Un bruit de fond raisonnable. 2 élèves sont en retrait, mais ne perturbent pas…Beaucoup de conseils à donner, de choses à expliquer, d’erreurs à corriger, d’efforts remarqués. Beaucoup d’envie de bien faire.

 

Un vendredi matin, fin de cours. Une lycéenne vient me voir pour me parler.

– « Monsieur, voilà, je voulais vous dire merci, j’ai beaucoup progressé en anglais ce trimestre, et c’est grâce à vous. »

– « Si tu as progressé c’ets surtout grâve à toi, à ton travail. »

– « C’est vrai, d’accord, mais c’est aussi grâce à vous, donc voilà. Bon week-end Monsieur. »

Je reste tout chose, touché par tant de gentillesse (oui, je suis un gros nounours émotif).

 

Vendredi, dernière heure de cours du matin, 11h30 et 12h30. Les élèves se rangent, je dois hausser le ton pour certains, je parle à 2 élèves en aparté avec qui j’ai eu un différent la veille à qui je dis que nous repartons sur de nouvelles bases, on me grommelle ‘mwoui’ (l’ado est rancunier). Une élève en grande difficulté m’annonce qu’elle sait ‘trop bien’ son cours, toute souriante. Bon. Tout le monde rentre, du bruit, de l’agitation, j’interviens, je recadre, j’explique. J’interroge sur ce qui était à apprendre. Une moitié de classe lève la main pour être interrogée et ronchonne quand j’interroge un autre. Je finis par interroger un tiers du groupe. Que des points verts (évaluation réussie). Des sourires. On travaille, je contiens l’oral désordonné, dans tous les sens, sans lever la main, mais on produit un très beau cours. Je donne les devoirs, je dois un peu me battre, je suis interrompu par des questions. Cela m’énerve, et je me rends compte que toutes sont sur le travail à faire. C’est fouillis, c’est touffu, mais finalement n’ai-je pas à être fier de ces élèves qui veulent savoir, comprendre, bien faire ? Fin de cours. Ils partent, me disent (presque) tous « Au revoir, Monsieur », certains me souhaitent un bon week-end. Certains restent. « Monsieur, comme vous n’avez pas pu m’interroger tout à l’heure, je peux être interrogé là ? » Allez, on y va !

 

Un vendredi, Milieu d’après-midi. Je rentre chez moi en sortant vers le parking en passant le long de la cour. Une élève crie mon nom en courant vers moi « Monsieeuuuuur, Monssssieeeuuuur ». Mi-amusé, mi-inquiet, je la regarde et marche vers elle, me demandant ce qui se passe de si grave.

« Voilà, je voulais vous demander, avant que vous ne partiez chez vous, pour le devoir à vous rendre lundi est-ce que si je fais ci ou ça, ça va, on en a discuté tout à l’heure avec la prof de français vu que c’est sur la dérivation par suffixe comme en français… » (mazette !)

Je souris (parce que quand même c’est touchant…), j’explique, et je dis que ceux qui veulent peuvent m’envoyer les brouillons sur notre ENT et je regarderai, guiderai…

« Oh super, merci, bon week-end ».

Je ne sais pas pour le week-end, mais le vendredi, déjà, il est franchement sympa.

Il y a des jours comme ça qui me rappellent pourquoi j’adore mon job.

J’adore… mes élèves producteurs de contenus numériques.


En ce lundi 10 novembre, je n’avais que 8 élèves présents en classe. La question lancinante était « Qu’est-ce qu’on va faire, Monsieur ? ». (Ben travailler, cette blague ! Non, mais oh…)

J’ai décidé de profiter de cet effectif très réduit pour tester mon idée de rendre les élèves producteurs de capsules.

Nous venons de réutiliser le preterit simple pour aborder un document et ils vont en avoir besoin pour leur tâche finale (ce qui sert à évaluer les élèves à la fin du travail), et du coup, plutôt que de faire un dixième rappel grammatical, j’ai décidé de les rendre actifs. Le preterit simple ils l’ont vu en 6e, 5e, 4e, 3e et ce n’est pas un énième rappel qui le leur fera plus comprendre et maîtriser visiblement.

Le défi était donc de produire une capsule, par groupe de 3, en utilisant un iPad et Voice d’Adobe. D’emblée, les élèves ont compris comment ça marchait assez facilement. L’expérience s’avère être passionnante. Les élèves ont compris qu’il fallait organiser leurs idées après les avoir rassemblées, les hiérarchiser, donner une information par ‘diapo’, être concis, bref et clair. Les groupes ont travaillé aussi sur quoi garder, quoi ne pas garder, comment mettre en forme chaque mini diapo de 10 secondes, comment poser sa voix, comment être compris en posant sa voix (puisque la capsule sera destinée aux élèves absents et aux élèves de 4e). Les trios ou paires ont dû négocier le contenu, quelle icône choisir pour illustrer, juste du texte ? Du texte plus une icône ?

Je n’ai pas réussi à tenir le délai (tout finir en 1h30), mais j’ai récupéré les iPads, je vais proposer des améliorations, souligner les points positifs, et leur laisser une demi-heure pour finir jeudi. D’ici là, je vais aussi proposer les capsules via l’ENT, demander ce qui manque selon les autres, élèves, ce qui est bien, ce qui peut- être amélioré. Ce qui est très intéressant, c’est de voir comment ils organisent les choses complètement différemment de moi, du coup, j’ai aussi pas mal d’idées pour mes prochaines capsules…

Mais, me direz-vous, ils n’ont pas fait d’anglais… Ils n’ont pas parlé anglais… Déjà, si, la grammaire c’est aussi de l’anglais… Et ensuite, non, ils n’ont pas parlé en anglais, mais ils ont énormément réfléchi sur le métalangage (ce qui mine de rien n’est pas mal en seconde), sur comment expliquer les choses, et je suis persuadé que ces élèves producteurs de contenu– outre la fierté de voir leur production finale utilisée et utile – se souviennent bien mieux de la façon dont fonctionne le preterit simple que si j’avais fait une heure là-dessus via une fiche et des exercices…

J’adore… mes secondes (ou réussir ma rentrée, partie 2).


Il y a quelques années, j’avais eu une classe de seconde. L’expérience avait été plutôt déplaisante, cela ne s’était pas bien passé, et du coup, j’étais resté dans ma zone de confort, avec les collégiens avec qui j’adore enseigner et avec qui je suis sans doute plus à l’aise.

Et puis, cette année, j’ai décidé de suivre mes collègues dans un projet de classe inversée, et de sortir de ma zone de confort (parce que je suis comme ça, et que je me dis que je ne suis pas encore assez vieux pour ne pas me lancer des défis…).

Je suis allé à mon premier cours avec eux la boule au ventre, me demandant comment cela allait se passer. Sans doute la même boule au ventre que eux avaient en se demandant qui j’étais, si j’allais prendre en compte leurs difficultés, les juger s’ils n’y arrivaient pas… Nous sommes quand même dans un système qui crée de l’angoisse là où il devrait créer du plaisir d’apprendre (et d’enseigner). Et pourquoi ne pas fonctionner autrement ?

J’ai rencontré des élèves persuadés qu’ils étaient ‘nuls’, très conscients de leurs faiblesses, ne mettant jamais en avant le positif, extrêmement inquiets devant la perspective de devoir se servir de la langue vivante. De quoi ont-ils besoin ? Qu’est-ce qui fait que ces élèves qui ont fait 4 ans d’anglais ne parlent pas ?

J’ai pensé que les principes de la classe inversée seraient parfaits, et que j’allais les adapter à leurs besoins. Ce premier cours (et tous les autres) ayant très bien fonctionnés, voilà, je partage avec vous.

Comment ça marche ? Prenons la semaine dernière comme exemple.

J’ai une heure trente de cours en début de semaine. J’ai choisi de travailler différemment dans ce créneau. J’ai divisé la classe en plusieurs groupes, chaque groupe disposait d’un accès à la capsule vidéo que j’avais créée avec du vocabulaire pour prendre la parole sur le document, d’un extrait vidéo à raconter et de 30 minutes pour se préparer, avec accès à des dictionnaires, leurs cahiers etc. Les élèves ont travaillé dans le calme, se sont répartis les efforts, ont noté le vocabulaire et préparé des phrases. Ils sont ensuite venus prendre la parole, tout le monde devant faire au moins une phrase, avec comme consigne de parler, et de ne pas lire. Les autres groupes devaient écouter, rajouter à leur prise de parole les bonnes idées entendues dans le groupe d’avant et auxquelles eux n’avaient pas pensé. Puis, nous avons construit ensemble une trace écrite de cours. Nous sommes partis des phrases faites et entendues, nous avons corrigé ensemble les erreurs, j’ai rajouté du vocabulaire, on a explicité les points de phonétique difficiles, et nous voilà arrivés à la fin du cours…Le cours n’a pas été copié mais mis en ligne dans leur ENT (dans mon académie, tous les élèves reçoivent un ordinateur portable de la région), à charge aux élèves de récupérer le document (je peux aussi leur imprimer à leur demande). Je gagne du temps de cours pour faire de l’anglais (ceux qui veulent recopier le cours dans leur cahier peuvent le faire hors de mon cours). Cette méthode me plaît, aux élèves aussi, et je vais plus vite et de façon moins laborieuse.

La tâche pour le cours suivant était d’être capable de se servir de ce cours noté pour raconter l’extrait vidéo travaillé, soit en utilisant un par coeur maîtrisé et compris pour les plus fragiles, soit en partant de cette base pour les autres. Ils ont joué le jeu, et lors du cours suivant, des élèves, dont les élèves les moins confiants, ont levé la main pour être évalués. Ce n’était pas parfait, mais en net progrès.

Question: « Monsieur, je peux retravailler certains points et repasser lundi ? »

Comment dire non ?

Plusieurs conclusions:

  • ne pas hésiter à sortir de sa zone de confort.
  • tester, expérimenter, faire autrement, partir de leurs besoins, ne pas voir les élèves comme on voudrait qu’ils soient, mais essayer de proposer des approches qui correspondent à leurs besoins.
  • expliquer ce que l’on fait, ce que l’on demande, pourquoi. Il y a des règles en classe, des attentes, des exigences, expliquer pourquoi. Pour eux. Une fois cela intégré, cela va mieux.

– ils ont tous un ordinateur portable fourni par la région. Cela coûte cher à la collectivité. Essayer de rendre cela cohérent en adoptant (même modestement) des approches qui poussent les élèves à utiliser l’outil. Ils ne demandent qu’à utiliser l’outil, à nous de les inciter à le faire…Ce n’est pas si compliqué…(et ça vaut le coup !)