J’adore… la liberté


Tiens? Mais il existe toujours ce blog? Hé oui, je n’ai pas écrit depuis pas mal de temps, et j’en suis bien désolé, donc voilà, me voici à nouveau.

J’ai pris mon temps cette année… car je n’en avais pas. Beaucoup d’aventures professionnelles, un cours à la fac (mais il me faudra un autre billet), des formations, des essais en classe… et une année a passé sans billet.

Quand je me suis lancé dans la classe inversée, l’idée était autant de répondre à un besoin de mes élèves (ne plus avoir peur de parler anglais par manque de vocabulaire) que de tester de nouveaux outils en utilisant le numérique. J’ai beaucoup de plaisir à travailler ainsi, même si pour moi cela ne doit pas devenir un dogme mais rester une voie possible en fonction des besoins des élèves. Je fais aussi du magistral frontal etc.

Ce chemin de la classe inversée m’a mené vers la différenciation en classe. En réfléchissant aujourd’hui à ce billet qui devait vous parler de ce que j’avais fait cette année, je dirais que c’est ce qui est le plus marquant. J’ai appris à voir l’hétérogénéité pas comme une complication pour le professeur mais comme une source de richesse pour la classe. On parle beaucoup d’Accompagnement Personnalisé, cela suscite beaucoup de débats, alors voilà, je livre ici mes essais si cela peut servir à alimenter votre réflexion.

Comment mieux gérer les différents niveaux et différents profils des élèves? Ce que j’ai appris cette année, c’est à laisser plus de liberté aux élèves. C’est la façon dont se manifeste la différenciation dans ma classe. Autour d’un cours construit de façon à laisser plus de liberté aux élèves afin qu’ils puissent avancer à leur rythme, en tenant compte aussi de leurs profils.

Liberté de choisir le niveau que l’élève souhaite viser dans sa tâche. Beaucoup de collègues s’interrogent autour du socle commun. J’y vois un espace de liberté. Je fixe un minimum commun pour tous dans l’exercice, mais je fixe aussi des degrés « plus loin » supplémentaires, libre à chacun d’aller dans cette voie. En général, je fixe 4 niveaux. Le plus simple étant celui du socle. Aucun jugement de ma part si on choisit le plus simple, au contraire. Les élèves vont choisir d’en faire le moins possible me direz-vous? J’y ai pensé aussi. Loin de là en fait, il y a émulation entre les groupes. Quand ils s’aperçoivent qu’ils arrivent à faire le niveau le plus simple, ils essaient d’aller plus loin. Parfois, ils ratent. Mais là, je suis dans mon rôle de professeur, je viens aider, guider, permettre d’aller plus loin. Et ça marche. Dans mes deux 4e, personne ne s’est arrêté au niveau le plus simple. Tous ont été au moins au degré 3, 1/4 le plus loin possible. Mieux, tous ont envie d’aller plus loin. Ceux qui ont fini avant peuvent aller aider les autres, approfondir leur travail ou lire en anglais parmi les ouvrages disponibles en classe. Là encore, liberté, du moment qu’il y a travail.

Liberté aussi de choisir son rôle dans un groupe. Je demande en général des groupes de 4. Il y a donc 4 rôles. Merci ici à Rémi Massé, Béatrice Carron et autres qui ont partagé leurs essais qui m’ont fait réfléchir. Les 4 rôles que j’ai choisi de prendre sont les suivants :

  • le time master, en charge de gérer le temps dans le groupe, trancher quand les membres ne sont pas d’accord, vérifier que le groupe reste bien dans la consigne
  • le data analyst qui a accès aux ressources dans la classe, pose les questions
  • le writer qui centralise les notes du groupe sur leur travail mais aussi après avoir écouté les autres groupes
  • l’expert qui récolte les propositions du groupe et restitue le travail oralement à la classe.

J’ai laissé les élèves choisir leurs partenaires de travail, leur rôle. J’ai été très positivement surpris de voir des élèves timides, en difficulté choisir le rôle le plus oral par exemple. Je leur demande juste de changer de temps à autre de partenaire de travail et de rôle. Chacun a loisir selon sa personnalité de choisir le rôle qu’il / elle pense être le plus en phase avec qui il / elle est mais aussi d’essayer, de tester, de se dépasser. Quant à moi, j’ai appris à ne plus enfermer les élèves dans une image que j’avais d’eux.

Liberté de choisir la forme de son travail. Je n’impose pas le format. Lorsque les élèves ont quelque chose à me restituer (point de grammaire, compte rendu de compréhension écrite, orale etc.), je les laisse choisir le support qui leur convient le mieux, car au final ce qui m’importe c’est le contenu. Certains choisissent d’écrire, d’autres de parler, certains rendent des supports numériques, d’autres écrivent, dessinent, font des cartes mentales… Je récolte les productions, fais un retour sur le travail, une évaluation formative et je partage les travaux avec la classe après que les élèves ont corrigé. L’erreur devient donc un processus normal de l’apprentissage. J’applique cela pour les travaux notés ou les simples entraînements. Je demande simplement aux élèves là encore de changer de format et de mode d’expression (oral ou écrit). Cela s’avère être source d’une grande richesse pour la classe, les élèves apprennent beaucoup et s’enrichissent des formes et contenus différents produits par les autres groupes.

Liberté de choisir une partie des items évalués. En langue, les classes se situent souvent entre plusieurs niveaux fixés par le cadre européen des langues. Là encore, il y a un minimum à atteindre. On peut choisir d’atteindre simplement ce minimum mais de l’assurer, tout en ne visant pas le maximum des points possibles ou choisir de tenter d’aller plus loin. On peut choisir d’écrire, de parler. Bien souvent, quand laissés libres de choisir, pour peu qu’ils soient guidés, les élèves se montrent ambitieux et choisissent d’écrire ET de parler par exemple. Ils vivent aussi l’évaluation de façon totalement différente.

Alors bien sûr, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, mais de laisser une liberté raisonnable aux élèves, de les aider, de les guider, les rassurer dans leurs choix. Il y a pas mal d’ouvrages sur le sujet, ils m’ont beaucoup guidé.

Ne plus voir la classe comme un bloc homogène qui n’existe pas mais comme un groupe divers et riche de ses différences, changer le regard porté, cette liberté laissée ont désamorcé beaucoup de tensions en classe mais a aussi poussé les élèves à travailler plus, et mieux. Alors certes, tout n’est pas parfait et j’ai encore beaucoup à apprendre et essayer mais au terme de cette année d’essais, ma conclusion est que choisir de voir l’hétérogénéité comme une donnée « normale » de la classe, de prendre en considération les différents niveaux atteints et les différents profils d’élèves n’est finalement pas si compliqué à intégrer et apporte beaucoup.

J’adore… les évaluations ratées.


Dans ce métier, ce que j’aime, c’est construire des séquences.
J’aime trouver un thème, construire des heures de cours autour de ce thème. Parfois, je pars d’un document texte ou de vidéos qui m’ont plu. J’imagine quelle tâche finale les élèves vont devoir accomplir. En langues, les programmes nous invitent à enseigner la langue comme instrument, moyen de communiquer, donc l’évaluation est liée à l’action. Tout ce qui est appris lors de la séquence – phonologie, grammaire, lexique, éléments culturels – sert à réaliser cette tâche finale.
En novembre décembre, j’avais conçu une très belle séquence, les cours se sont très bien passés, les élèves accrochaient au thème, bref, le bonheur du professeur.
Arrive la fin de la séquence, 1h avant le départ en stage des 3e la dernière semaine avant les congés de décembre, l’évaluation ayant lieu à la rentrée de janvier.
On a bien travaillé, la séquence s’est bien déroulée, les élèves ayant joué le jeu ont acquis des connaissances et sont en mesure de réaliser la tâche finale : jouer une scène de jeu télé, un rôle de présentateur qui pose des questions sur l’histoire américaine (oh, comme je suis subtil pour faire travailler les dates et la civilisation américaine) et deux rôles de candidats. Ils doivent pouvoir jouer les 2 rôles. J’aime l’idée du jeu. C’est souvent plus simple pour les élèves paradoxalement car ils n’ont pas vraiment l’impression de se montrer eux, mais de montrer ce personnage qu’ils jouent.
Je décide d’utiliser la dernière heure pour faire travailler les élèves en classe afin qu’ils n’aient pas de travail pendant les congés. Tout se passe bien. La tâche finale leur plaît, ils travaillent, profitent de ma présence, demandent des conseils et l’heure se termine avec un travail bien avancé mais à finir.
Il me tarde de les retrouver après les congés pour cette heure d’évaluation orale.
A la reprise, je décide d’utiliser la 1ère heure pour les faire s’entraîner à l’oral, la 2e heure est prise par un intervenant extérieur et je les retrouve en fin de semaine. Ah, ça va être chouette, il me tarde de les voir jouer.
Ils arrivent, sont à fond dans le ‘jeu’, ils sont acteurs mais l’anglais est une catastrophe, les connaissances culturelles aussi, SOS accent anglais avec des ‘r’ à la française et des ‘ed’ à la fin des verbes prononcés ‘èdeu’, « he worrrkèdeu… » Il faut savoir que ça , c’est LE truc qu’il ne faut pas faire à un prof d’anglais. C’est mal, c’est tout. 🙂
Bon, je râle, je me fâche, je les dispute, je montre ma surprise et ma déception devant ce travail bâclé et je rentre chez moi passé ce premier stade de colère, dépité, abattu, déprimé. Tout ce travail pour un si piètre résultat. Pisskeu c’est ça, je me casserai moins la tête à l’avenir et j’en ferai moins. Na. Je boude.
Et puis, bien sûr cela me casse mon week-end, j’y pense et repense. Je me rends compte que ce devoir était mal paramétré de toute façon, les consignes trop larges, et pas assez précises pour mes élèves qui maîtrisent mal le code scolaire, et que j’avais bien trop tablé sur une anticipation implicite de mes attentes (accent en particulier).
Et dimanche matin. 8h. Je relis ce sujet. Franchement, pas content le prof. Je refuse de laisser ça comme ça. Cette séquence, elle était chouette, je refuse qu’ils restent sur un sentiment d’échec.
Et me voilà reparti à écrire ce sujet à nouveau. Je reprends les étapes de la scène à jouer, je définis clairement ce que ce dialogue doit être, ce que je veux y voir.
Et me revoilà en classe. J’arrive, zen, calme.
– « Bon, c’était pas brillant vendredi. Il me semble que cela a manqué de préparation, cela me déçoit, mais il me semble aussi que vous aviez besoin de plus de guidage. On reprend ça, je vous montre. J’explique.
Bon, maintenant vous repassez tous, vous choisissez votre rôle, et on évalue à nouveau vendredi. D’ici là, on a 2h. Au travail. »
Grand soulagement de leur part. Envie de mieux faire.
Souvent, avant, j’estimais normal que cette phase de travail se fasse hors des cours. Désormais, je pense que mon rôle, c’est aussi de leur apprendre ça. J’étais ‘bon’ élève, je devinais les codes scolaires, ce qu’on attendait de moi en tant qu’élève. Tant mieux pour moi, mais mes élèves ne sont pas moi, et ont besoin d’autre chose. Donc, je prends du temps pour accompagner ce travail-là.
Arrive le jour où doit avoir lieu l’évaluation.
Tous jouent le jeu, même à mon grand plaisir les élèves en très grande difficulté. Alors, bon, tout n’était pas parfait, mais globalement tout le monde a réussi le minimum. Et puis, mine de rien, pas mal de connaissances sur l’histoire américaine
Et surtout, tout le monde, malgré le stress, était heureux d’avoir été évalué.
Des élèves heureux d’être évalués.
Ca ne devrait pas toujours être comme ça ?
Et si j’y travaillais ?

J’adore…perdre du temps.


J’adore perdre du temps.

Je précise mon propos. Bien sûr que je n’aime pas perdre du temps, j’adore prendre le temps qu’il faut pour amener mes élèves là où ils doivent être à la fin de l’année.

Mes élèves ne travaillent pas.

Ou peu.

En tout cas, très peu seuls. Ils ont peu d’autonomie. Les « bons » (je n’aime pas ce mot collé à un élève, sorte d’étiquette dont ils ne se débarrassent que rarement, comme si c’était normal qu’ils le soient, tout comme « mauvais » élève, collé comme une sentence…) eux savent s’organiser, organiser leur travail, leur emploi du temps, comprennent les demandes des professeurs et savent comment faire. Comment ? Mystère. Parfois nous avons pris le temps de faire comme on pouvait de la méthodologie en classe, pressé par les programmes. Ils ont souvent inféré les méthodes, parfois l’encadrement des parents aussi les a amenés là où ils sont. Mais quid des autres ? Ceux qui bien souvent aussi veulent réussir, mais ne savent pas comment faire, comment apprendre, ne comprennent pas automatiquement ce que le professeur attend et comment y arriver ?

Je ne prenais pas en compte les besoins des élèves là dessus et ne me souciais pas des élèves après la classe. Il était normal qu’ils sachent faire les devoirs seuls. Moi quand j’étais élève, je me débrouillais bien seul, donc je pensais que c’était le cas de tous les élèves. Oui, mais moi, justement, j’étais un « bon » élève, mes parents n’ont jamais encadré mes devoirs. Je savais faire, et n’avais pas besoin d’eux. Donc pour moi, Il était « normal » qu’un élève sache apprendre et sache travailler tout seul. Sauf que non. Mes élèves ont souvent beaucoup de mal avec ça. Je ne rentre pas dans le pourquoi, c’est comme ça. De là, je fais quoi, je continue à les ignorer ? J’évolue ?

J’en suis donc arrivé à me demander ce que c’était que d’être le professeur des élèves que j’ai. Qu’est-ce que faire un cours à ces élèves-là ? De quoi ont-ils besoin pour réussir ? Dois-je continuer ainsi et continuer dans une approche qui à mon sens « trie » les élèves, en écartant les plus fragiles ? Puis-je me satisfaire de faire mon travail ainsi ?

Quand je suis arrivé dans mon établissement, on m’a beaucoup parlé de transmission des savoirs et de l’assimilation par les élèves de ces savoirs. Je dois dire que je me suis un peu demandé où j’étais. Mais de quoi on me parle ? Ils n’ont qu’à faire leurs devoirs !

Et puis, j’ai commencé à travailler dans les créneaux aide aux devoirs. Souvent, pleins de bonne volonté, en début d’année, les élèves essaient de faire les devoirs, et puis, devant le moindre écueil, ils bloquent, passent des heures carrées à chercher, et au bout d’un moment ne cherchent plus et abandonnent. Trop compliqué les devoirs, trop long d’apprendre. Je suis « nul »‘.

J’en arrive à hier. Hier, jour typique de mon travail de prof, j’interroge les élèves sur la leçon. Le travail n’a pas été fait pour une très large partie d’entre eux : le cours n’est pas su. Ce malgré l’aide aux devoirs – mes élèves sont internes et ont tous de l’aide aux devoirs le soir et le matin –  utilisée visiblement à autre chose. Cela arrive souvent. Avant cet établissement, j’aurais piqué une colère, et puis j’aurais sûrement dit une phrase (affreuse en y pensant) du style « eh bien tant pis, j’avance, je n’ai pas le temps de vous attendre. » Et après tout, pourquoi n’aurais-je pas ce temps ? Ce temps, ils en ont besoin. N’est-ce pas mon rôle de le leur donner ?

Donc, depuis un trimestre : j’ai décidé de prendre le temps, d’en « perdre ». De leur dire, « Ok (le tout avec un visage serein, détendu, un visage tu-ne-sais-pas-c’est-pas-grââââve….), eh bien vous allez utiliser une partie de l’heure à apprendre, l’autre à faire tel exercice (de la grammaire, de l’oral avec un assistant). Je ne lâche pas la chose, vous devez savoir cela pour avancer. Vous devez réussir l’évaluation finale. »

J’ai pris cette approche depuis un trimestre.

Le défi de cette approche étant de trouver ce que font les élèves qui eux ont déjà appris le cours et qui eux, en veulent plus, et ont le droit d’en vouloir plus. En général, je donne une tâche finale à accomplir en fin de séquence (un document à rendre, un dialogue à jouer lié à une situation précise…), ce qui est fait pendant la séquence sert à pouvoir accomplir cette tâche finale. Je demande donc d’utiliser ce temps pour préparer ce travail avec moi, ou je donne un travail qui va plus loin. Je ne suis pas encore très bon, je dois dire. Je cherche. Je tâtonne.

Quel bilan ?

Alors, il va sans dire que tout n’est pas rose. Mais bon. Après un 1er trimestre catastrophique (du style à chaque conseil de classe les moyennes de ma matière étaient les plus basses, ça fait toujours plaisir…), les notes remontent, avec un mieux de 2 points de moyenne de classe par exemple en 3e, plus 3 en 5e. Des élèves sont passés de 1 de moyenne à 8 ou 9, certains progressent de 10 points. J’obtiens des sourires d’élèves qui désormais demandent à savoir combien ils ont de moyenne « pour l’instant » et aussi quelles évaluations ils devraient repasser.

Hier, 3 élèves m’ont demandé à rester en cours pendant la récré pour repasser une interrogation. 4 autres ont choisi de ne pas avoir de pause pour préparer leur travail final avec l’assistant de langue…

Grande conséquence : je n’ai plus de chahut dans certaines classes pourtant très dures. Les relations avec celles-ci se sont apaisées…(et tant mieux, hein, parce que bon…).

Ai-je perdu du temps ? J’ai beaucoup culpabilisé sur le fait que je n’étais pas, certaines heures, le professeur parfait qui leur parle tout le temps en anglais les baignant dans l’anglais. Je ne fais pas le cours parfait attendu lors de l’inspection. Je ne fais d’ailleurs pas vraiment ces heures-là cours, je fais de l’accompagnement, j’aide, je guide. N’est-ce pas là aussi mon métier ?

Donc, en retard ? Ai-je perdu du temps? A ma grande surprise, non. Je suis plutôt en avance en 5e et 4e, c’est plus mitigé en 3e. Je trouve surtout que les choses sont mieux maîtrisées. Les 5e m’ont fait remarquer un jour que lors de l’écoute d’un document son, ils comprenaient parce « qu’il y a(vait) du vocabulaire que l’ont avait vu dans la séquence d’avant, donc on a pu comprendre parce que ces mots on les a appris ». Je n’avais d’ailleurs jamais étudié ce document aussi vite qu’avec eux…On est donc arrivé à la conclusion que plus on apprenait, plus on y arrivait. (pas aussi simple que ça mais bon, c’est une belle façon de voir les choses…).

Font-ils tous le travail ? Pas tous, presque. J’ai aussi des élèves qui bloquent, refusent. Je continue à leur montrer que je ne cède pas, que cela doit être su, que de toute façon ils devront me prouver qu’ils ont appris, que je vais prendre le temps, que je ne vais pas céder, que je vais les solliciter, que je vais leur dire « tu ne savais pas, je te donne rendez-vous tel jour, telle heure, tu viendras me réciter ». Ils jouent le jeu. La note n’est pas un jugement, mais le reflet d’un degré de maîtrise ou de connaissance. Ce n’est pas une sanction, on peut repasser une évaluation si on pense que l’on sait mieux, que l’on comprend mieux après plus de travail. Cela change totalement le rapport à l’évaluation. Et au professeur.

Auparavant, mon approche « ils n’apprennent pas, je laisse tomber, j’avance » (que je ne renie pas, c’est aussi un mécanisme de survie, je faisais comme je pouvais) aboutissait à la chose suivante chez mes élèves : « autant ne pas faire l’effort puisqu’il s’en fiche, de toute façon je ne comprends rien » (et d’autant moins que puisque le cours 1 n’était pas su, je ne pouvais pas rajouter de connaissances à savoir dans le cours 2 basées sur celle du cours 1, non-su donc). Je m’en rends compte a posteriori depuis que j’ai changé d’approche.

J’ai aussi appris la souplesse. Je donne des objectifs aux plus faibles : « moitié du cours su, moitié des points. Bien sûr tu peux améliorer ton score en me récitant tout un peu plus tard. » Les élèves qui ont le plus de mal à mémoriser ont donc le temps. Je raccroche le fait d’apprendre le cours, les règles, la conjugaison à du concret. On apprend pour être capable de faire. Capable d’écrire sur le blog au sujet de la sortie spéléologie, capable de parler en visioconférence à son correspondant américain de son dernier week-end et de se renseigner. On verra alors qu’on est compris de l’autre côté de l’Atlantique, que l’on comprend aussi. Que l’on comprend de mieux en mieux même.

J’apporte aussi beaucoup de méthodologie. Comment apprendre ? Comment écrire ? Comment gérer le français quand on écrit en anglais et le fait que cela ne fonctionne pas toujours pareil dans les 2 langues ? Comment savoir utiliser avec pertinence un dictionnaire, le traducteur en ligne (puisque je te dis que ça ne marche pas cette traduction mot-à-mot, ah mais…). Comment écouter de l’anglais parlé ? Sur quoi s’appuyer ? J’insiste pour que les conseils de méthodologie soient appliqués. J’insiste lourdement. Je montre que la façon de travailler de tel élève lui fait perdre du temps. J’en propose, impose, une autre.

Bref, parfois j’utilise 2 heures dans la semaine à encadrer le travail sur les 2h30 que j’ai de cours avec eux. Je n’ai pas fait « cours ». Ai-je été le professeur dont ils ont besoin ? Je pense. Ce temps « perdu », en tout cas pris au cours classique (je vous rassure, j’en fais aussi) n’est pas « perdu ». Je vais beaucoup plus vite dans la partie cours car les choses sont mieux maîtrisées. Et puis, petit à petit, l’autonomie va s’installer et je vais devoir prendre moins d’heures de « cours » classique. C’est un pari sur le long terme. En tout cas, je « perds » moins d’élèves. Et ça, je le vis bien.

Je ne sais pas si c’est la bonne direction. Je ne suis sûr de rien, je ne dis pas que j’ai raison, qu’il faut faire comme moi. Je cherche à mieux faire. Ca semble marcher. Je continue à chercher.

Bref, j’adore perdre du temps…pour en gagner.

J’adore…l’aide aux devoirs


Et je suis même fan de la chose.

Il y a plus d’un an et demi, j’ai découvert l’aide aux devoirs. Un peu par hasard, il est vrai. Au départ, je faisais déjà des heures supplémentaires, j’avais beaucoup de trajets, donc en faire plus et finir encore plus tard, non merci.

Et puis un jour, j’ai eu l’occasion d’en faire. Et j’ai découvert à quel point cela, si bien mené, avec les moyens nécessaires, pouvait être utile à l’élève et à sa réussite.

Comme beaucoup de professeurs, je ne me suis que peu intéressé à la partie non visible mais essentielle de l’élève: l’élève en dehors du cours, face à ses devoirs. J’ai tenté d’ignorer ce que nous savons pour la plupart tous: faute de temps, de lieu adapté parfois, faute de soutien à la maison disponible pour diverses raisons, une grande partie des élèves des établissements que j’ai fréquentés, ne font pas leurs devoirs, tout simplement. Ils ne travaillent que pour les évaluations, et encore. J’ai tenté d’ignorer que les élèves n’avaient pas les méthodes pour apprendre, même si on en parlait parfois en classe, que c’est au moment de travailler qu’il faut être là avec eux. J’ai tenté d’ignorer que l’école publique républicaine que j’aime tant et à laquelle je suis si attaché, celle qui fait réussir tout le monde, y compris les plus fragiles, les plus pauvres et qui les aide à grimper l’échelle sociale ou tout simplement à atteindre leur plein potentiel, ne le fait finalement que très mal. Je faisais mon job, en classe, avec enthousiasme, essayant de leur faire aimer la matière, après à eux de faire le leur chez eux, apprendre, comprendre.

Sauf que ça ne marche pas.

Apprendre, ce n’est pas un jeu d’enfant.

Apprendre, comprendre, ce n’est pas la chose simple et rapide que je pensais que c’était.

Et c’est lors de l’aide aux devoirs que je l’ai découvert. J’ai découvert à quel point je pouvais être vraiment utile là aussi. Rien qu’en étant là. En donnant des conseils pour mémoriser, et aider à répéter et réciter une leçon, et travaillant l’accent (bah oui, enfin, si vu en classe le mot était su et mémorisé et bien prononcé…). J’ai découvert à quel point cela changeait mes relations aux élèves, y compris ceux avec qui il y avait des tensions en classe. J’ai découvert à quel point ils appréciaient qu’on les aide, même si certains n’étant là que contraints et forcés car inscrits par les parents. Ne serait-ce qu’un instant, être là et les aider. J’ai découvert aussi le temps qu’il faut à certains élèves pour apprendre et mémoriser. J’ai découvert à quel point cela était synonyme de travail dur. J’ai découvert qu’en fait moi, j’étais à l’époque un bon élève et que je ne savais pas du tout ce qu’être un élève moyen ou en difficulté voulait dire. J’ai découvert que je pensais que tous les élèves étaient comme moi, moi élève… Et je n’en suis pas fier de cette découverte.

Je suis pleinement leur professeur depuis l’aide aux devoirs, à mon sens. Je les accompagne sur tout le processus, suivant les besoins, en classe mais aussi après, quand ils apprennent et travaillent.

Alors oui, il y a sans doute à améliorer là dedans, il faudrait pérenniser les moyens, faire que ça ne soit pas encore en plus dans l’emploi du temps des professeurs mais dedans  mais il faut vraiment que l’aide aux devoirs demeure dans l’école.

J’ai la chance que cela soit inclus dans mon emploi du temps et dans celui des élèves (internes). En échange, je reste souvent tard, jusqu’à 19h, pour les aider. Mais je me sens utile. Et ils progressent.

Ca ne donne pas une solution à tout, mais on avance dans le bon sens.

Donc oui, j’adore l’aide aux devoirs. Les élèves aussi!