J’adore…perdre du temps.


J’adore perdre du temps.

Je précise mon propos. Bien sûr que je n’aime pas perdre du temps, j’adore prendre le temps qu’il faut pour amener mes élèves là où ils doivent être à la fin de l’année.

Mes élèves ne travaillent pas.

Ou peu.

En tout cas, très peu seuls. Ils ont peu d’autonomie. Les « bons » (je n’aime pas ce mot collé à un élève, sorte d’étiquette dont ils ne se débarrassent que rarement, comme si c’était normal qu’ils le soient, tout comme « mauvais » élève, collé comme une sentence…) eux savent s’organiser, organiser leur travail, leur emploi du temps, comprennent les demandes des professeurs et savent comment faire. Comment ? Mystère. Parfois nous avons pris le temps de faire comme on pouvait de la méthodologie en classe, pressé par les programmes. Ils ont souvent inféré les méthodes, parfois l’encadrement des parents aussi les a amenés là où ils sont. Mais quid des autres ? Ceux qui bien souvent aussi veulent réussir, mais ne savent pas comment faire, comment apprendre, ne comprennent pas automatiquement ce que le professeur attend et comment y arriver ?

Je ne prenais pas en compte les besoins des élèves là dessus et ne me souciais pas des élèves après la classe. Il était normal qu’ils sachent faire les devoirs seuls. Moi quand j’étais élève, je me débrouillais bien seul, donc je pensais que c’était le cas de tous les élèves. Oui, mais moi, justement, j’étais un « bon » élève, mes parents n’ont jamais encadré mes devoirs. Je savais faire, et n’avais pas besoin d’eux. Donc pour moi, Il était « normal » qu’un élève sache apprendre et sache travailler tout seul. Sauf que non. Mes élèves ont souvent beaucoup de mal avec ça. Je ne rentre pas dans le pourquoi, c’est comme ça. De là, je fais quoi, je continue à les ignorer ? J’évolue ?

J’en suis donc arrivé à me demander ce que c’était que d’être le professeur des élèves que j’ai. Qu’est-ce que faire un cours à ces élèves-là ? De quoi ont-ils besoin pour réussir ? Dois-je continuer ainsi et continuer dans une approche qui à mon sens « trie » les élèves, en écartant les plus fragiles ? Puis-je me satisfaire de faire mon travail ainsi ?

Quand je suis arrivé dans mon établissement, on m’a beaucoup parlé de transmission des savoirs et de l’assimilation par les élèves de ces savoirs. Je dois dire que je me suis un peu demandé où j’étais. Mais de quoi on me parle ? Ils n’ont qu’à faire leurs devoirs !

Et puis, j’ai commencé à travailler dans les créneaux aide aux devoirs. Souvent, pleins de bonne volonté, en début d’année, les élèves essaient de faire les devoirs, et puis, devant le moindre écueil, ils bloquent, passent des heures carrées à chercher, et au bout d’un moment ne cherchent plus et abandonnent. Trop compliqué les devoirs, trop long d’apprendre. Je suis « nul »‘.

J’en arrive à hier. Hier, jour typique de mon travail de prof, j’interroge les élèves sur la leçon. Le travail n’a pas été fait pour une très large partie d’entre eux : le cours n’est pas su. Ce malgré l’aide aux devoirs – mes élèves sont internes et ont tous de l’aide aux devoirs le soir et le matin –  utilisée visiblement à autre chose. Cela arrive souvent. Avant cet établissement, j’aurais piqué une colère, et puis j’aurais sûrement dit une phrase (affreuse en y pensant) du style « eh bien tant pis, j’avance, je n’ai pas le temps de vous attendre. » Et après tout, pourquoi n’aurais-je pas ce temps ? Ce temps, ils en ont besoin. N’est-ce pas mon rôle de le leur donner ?

Donc, depuis un trimestre : j’ai décidé de prendre le temps, d’en « perdre ». De leur dire, « Ok (le tout avec un visage serein, détendu, un visage tu-ne-sais-pas-c’est-pas-grââââve….), eh bien vous allez utiliser une partie de l’heure à apprendre, l’autre à faire tel exercice (de la grammaire, de l’oral avec un assistant). Je ne lâche pas la chose, vous devez savoir cela pour avancer. Vous devez réussir l’évaluation finale. »

J’ai pris cette approche depuis un trimestre.

Le défi de cette approche étant de trouver ce que font les élèves qui eux ont déjà appris le cours et qui eux, en veulent plus, et ont le droit d’en vouloir plus. En général, je donne une tâche finale à accomplir en fin de séquence (un document à rendre, un dialogue à jouer lié à une situation précise…), ce qui est fait pendant la séquence sert à pouvoir accomplir cette tâche finale. Je demande donc d’utiliser ce temps pour préparer ce travail avec moi, ou je donne un travail qui va plus loin. Je ne suis pas encore très bon, je dois dire. Je cherche. Je tâtonne.

Quel bilan ?

Alors, il va sans dire que tout n’est pas rose. Mais bon. Après un 1er trimestre catastrophique (du style à chaque conseil de classe les moyennes de ma matière étaient les plus basses, ça fait toujours plaisir…), les notes remontent, avec un mieux de 2 points de moyenne de classe par exemple en 3e, plus 3 en 5e. Des élèves sont passés de 1 de moyenne à 8 ou 9, certains progressent de 10 points. J’obtiens des sourires d’élèves qui désormais demandent à savoir combien ils ont de moyenne « pour l’instant » et aussi quelles évaluations ils devraient repasser.

Hier, 3 élèves m’ont demandé à rester en cours pendant la récré pour repasser une interrogation. 4 autres ont choisi de ne pas avoir de pause pour préparer leur travail final avec l’assistant de langue…

Grande conséquence : je n’ai plus de chahut dans certaines classes pourtant très dures. Les relations avec celles-ci se sont apaisées…(et tant mieux, hein, parce que bon…).

Ai-je perdu du temps ? J’ai beaucoup culpabilisé sur le fait que je n’étais pas, certaines heures, le professeur parfait qui leur parle tout le temps en anglais les baignant dans l’anglais. Je ne fais pas le cours parfait attendu lors de l’inspection. Je ne fais d’ailleurs pas vraiment ces heures-là cours, je fais de l’accompagnement, j’aide, je guide. N’est-ce pas là aussi mon métier ?

Donc, en retard ? Ai-je perdu du temps? A ma grande surprise, non. Je suis plutôt en avance en 5e et 4e, c’est plus mitigé en 3e. Je trouve surtout que les choses sont mieux maîtrisées. Les 5e m’ont fait remarquer un jour que lors de l’écoute d’un document son, ils comprenaient parce « qu’il y a(vait) du vocabulaire que l’ont avait vu dans la séquence d’avant, donc on a pu comprendre parce que ces mots on les a appris ». Je n’avais d’ailleurs jamais étudié ce document aussi vite qu’avec eux…On est donc arrivé à la conclusion que plus on apprenait, plus on y arrivait. (pas aussi simple que ça mais bon, c’est une belle façon de voir les choses…).

Font-ils tous le travail ? Pas tous, presque. J’ai aussi des élèves qui bloquent, refusent. Je continue à leur montrer que je ne cède pas, que cela doit être su, que de toute façon ils devront me prouver qu’ils ont appris, que je vais prendre le temps, que je ne vais pas céder, que je vais les solliciter, que je vais leur dire « tu ne savais pas, je te donne rendez-vous tel jour, telle heure, tu viendras me réciter ». Ils jouent le jeu. La note n’est pas un jugement, mais le reflet d’un degré de maîtrise ou de connaissance. Ce n’est pas une sanction, on peut repasser une évaluation si on pense que l’on sait mieux, que l’on comprend mieux après plus de travail. Cela change totalement le rapport à l’évaluation. Et au professeur.

Auparavant, mon approche « ils n’apprennent pas, je laisse tomber, j’avance » (que je ne renie pas, c’est aussi un mécanisme de survie, je faisais comme je pouvais) aboutissait à la chose suivante chez mes élèves : « autant ne pas faire l’effort puisqu’il s’en fiche, de toute façon je ne comprends rien » (et d’autant moins que puisque le cours 1 n’était pas su, je ne pouvais pas rajouter de connaissances à savoir dans le cours 2 basées sur celle du cours 1, non-su donc). Je m’en rends compte a posteriori depuis que j’ai changé d’approche.

J’ai aussi appris la souplesse. Je donne des objectifs aux plus faibles : « moitié du cours su, moitié des points. Bien sûr tu peux améliorer ton score en me récitant tout un peu plus tard. » Les élèves qui ont le plus de mal à mémoriser ont donc le temps. Je raccroche le fait d’apprendre le cours, les règles, la conjugaison à du concret. On apprend pour être capable de faire. Capable d’écrire sur le blog au sujet de la sortie spéléologie, capable de parler en visioconférence à son correspondant américain de son dernier week-end et de se renseigner. On verra alors qu’on est compris de l’autre côté de l’Atlantique, que l’on comprend aussi. Que l’on comprend de mieux en mieux même.

J’apporte aussi beaucoup de méthodologie. Comment apprendre ? Comment écrire ? Comment gérer le français quand on écrit en anglais et le fait que cela ne fonctionne pas toujours pareil dans les 2 langues ? Comment savoir utiliser avec pertinence un dictionnaire, le traducteur en ligne (puisque je te dis que ça ne marche pas cette traduction mot-à-mot, ah mais…). Comment écouter de l’anglais parlé ? Sur quoi s’appuyer ? J’insiste pour que les conseils de méthodologie soient appliqués. J’insiste lourdement. Je montre que la façon de travailler de tel élève lui fait perdre du temps. J’en propose, impose, une autre.

Bref, parfois j’utilise 2 heures dans la semaine à encadrer le travail sur les 2h30 que j’ai de cours avec eux. Je n’ai pas fait « cours ». Ai-je été le professeur dont ils ont besoin ? Je pense. Ce temps « perdu », en tout cas pris au cours classique (je vous rassure, j’en fais aussi) n’est pas « perdu ». Je vais beaucoup plus vite dans la partie cours car les choses sont mieux maîtrisées. Et puis, petit à petit, l’autonomie va s’installer et je vais devoir prendre moins d’heures de « cours » classique. C’est un pari sur le long terme. En tout cas, je « perds » moins d’élèves. Et ça, je le vis bien.

Je ne sais pas si c’est la bonne direction. Je ne suis sûr de rien, je ne dis pas que j’ai raison, qu’il faut faire comme moi. Je cherche à mieux faire. Ca semble marcher. Je continue à chercher.

Bref, j’adore perdre du temps…pour en gagner.

J’adore… les bonnes notes.


Vous avez remarqué comment, bonnes notes ou pas, on a une tendance à ne dire aux élèves que ce qui n’a pas été dans la copie? Pas de ce qui a été. Même s’il y avait peu de choses. Quand j’ai ouvert ce blog, j’ai eu envie de parler de ça. De ce qui va. Dans ma vie de prof, dans mon travail. Je ne nie pas le reste, mais mettre en avant ce qui va ne fera pas de mal.

Aujourd’hui, alors que j’ai vécu une très belle semaine de professeur, je me retrouve confronté à cela. Difficile de trouver les bons mots pour en parler. Je vais essayer.

La majorité de mes élèves est en difficulté.

Ils ont de la bonne volonté pour une bonne partie d’entre eux, certains sont franchement découragés par leur échec. Depuis septembre, comme vous tous, chers collègues, je me retrouve face à cette problématique : comment tous les (re)mettre au travail et les faire réussir?

Cela s’avère très dur.

Moi, j’ai toujours adoré l’école, je n’ai jamais eu de souci pour travailler, comprendre. Je me retrouve donc mal placé pour comprendre pourquoi ça coince. Je cherche, je découvre au fur et à mesure lors de l’aide aux devoirs, je m’adapte, je transforme, j’encourage, je cherche. Je tiens bon.

Jusque-là, cette année, je n’avais pas rencontré de grande réussite avec mes classes, des notes très très basses, des conseils de classe où les notes de mes élèves étaient parmi les plus faibles…

Et puis cette semaine, une fin de séquence dans 2 niveaux avec un projet final, être capable de jouer un petit dialogue, dans une situation donnée. Consigne principale : bien le faire (avec tous les critères d’évaluation donnés, expliqués), bien sûr, mais aussi prendre du plaisir.

Je craignais le pire.

Pour moi l’Interaction Orale, c’est la chose la plus dure à maîtriser en langue. J’avais décidé de prendre mon temps, de modifier ma façon de procéder et d’essayer d’être le plus à l’écoute possible et le plus explicite possible. De décaler mon regard. Pourquoi ça coince ? Comment faire ? Une partie vient d’eux, une partie de moi sans doute aussi.

Je suis parti de l’évaluation finale, j’ai ouvert la séquence en présentant l’évaluation. Ainsi, je présentais tout ce qui était fait dans la séquence comme lié à l’évaluation finale en essayant de faire sens. « Vous voyez, là il faut apprendre, car à la fin de la séquence, pour réussir l’évaluation vous aurez besoin de savoir ça. » Oui, finalement, apprendre, mais pourquoi? Pour faire plaisir? Certains sont dans cette dynamique, mais pour beaucoup ce n’est pas le cas. Donc essayer de mettre du sens. De montrer que réussir, c’est possible, avec de l’aide, avec du travail de leur part aussi. Et j’insiste là-dessus aussi.

En général, avant, je n’insistais pas, le pourquoi, le comment, c’était évident. Mais évident pour moi. Pas pour eux.

J’avais aussi toujours peur que présenter en début de séquence ce que l’on devait être capable de faire à la fin les décourage. Cela a été le cas, mais je leur ai dit de me faire confiance, que tout ce que l’on ferait dans la séquence serait fait pour qu’ils « soient capables de » à la fin. J’ai beaucoup insisté à chaque étape sur le pourquoi. Je le faisais aussi avant, mais vite. Évident, tout ça. Non, en fait.

J’ai aussi pris 2h à la fin de la séquence pour les coacher. Je n’aime pas ce mot, mais, trouvé par ma collègue d’anglais, c’est celui qui s’approche le plus. On a repris la présentation de l’évaluation, et on a commencé, en classe à faire les devoirs comme si on était à la maison. Alors, j’ai « perdu », 2heures de cours. Oui, sauf que je trouve que je joue là vraiment mon rôle jusqu’au bout, je fais passer les connaissances, mais j’aide aussi à ce qu’elles soient assimilées, et je donne la méthodologie. Donc, rien de perdu, tout de gagné.

Travailler sur la transmission et l’assimilation. C’est le grand truc de notre chef d’établissement. Au départ, quand il nous a parlé de ça, je l’ai regardé avec de grands yeux, comme s’il était venu d’une autre planète. Déjà, assimilation, ce n’est pas très beau comme mot, ça fait un peu les borg dans Star Trek… Mais au final, peu importe l’étiquette « mot » que l’on met dessus, je pense qu’une des clés, c’est de travailler avec les élèves là-dessus, sur la partie que l’on ne voit jamais : l’élève hors de la classe. Alors bon, moi j’ai de la chance, ils ont tous internes, donc je suis là pour l’aide aux devoirs, mais j’ai aussi pris le temps sur le cours. J’ai aussi l’impression d’être professeur quand je fais cela. Je me rends compte en écrivant que je me défends beaucoup de le faire. Forcément, ça ne fait pas « prof ». Je ne parle pas tout le temps anglais, il y a du bruit, les élèves parlent, mais parlent du travail. Donc, tant mieux. Vive le bruit, si le bruit, c’est ça.

Et puis est venu jeudi, mes 2 niveaux passaient les évaluations. J’étais confiant pour un des deux, moins pour l’autre.

Ils ont été bluffants!

Beaucoup de travail, un énorme travail même de mémorisation, et quand on sait à quel point c’est difficile pour eux… Des élèves très faibles s’efforçant d’employer des structures complexes, de bien me montrer que les conseils donnés avaient été intégrés. Beaucoup de fierté. Des 2 côtés. Moi, je suis un gros sentimental. J’ai retenu mon émotion devant ces mômes y arrivant enfin, et récoltant de bons résultats après beaucoup de travail. J’ai dit à quel point j’étais fier d’eux, de voir tous ces points verts sur ma grille d’évaluation. Certains ont souhaité repasser pour passer de un point vert à deux, me demandant comment ils auraient pu mieux faire. J’ai cru par moment être dans la 4e dimension…

Alors voilà, je suis content, ça n’arrive pas tout le temps, ça fait du bien de le dire. en plus, si moi je suis content, imaginez-les eux qui vont rentrer à la maison avec leurs notes d’anglais… Un prof et des élèves contents d’être à l’école, ce n’est pas si mal comme semaine, non?

Je l’ai déjà dit il y a peu, mais il y a des moments où être prof, c’est vraiment bien!